LES ORANGES BLEUES

CHAPITRE 1

« Écrire sur les oranges bleues avec un stylo rouge sur du papier blanc, vous dira si je suis doué pour l’écriture, monsieur le professeur ?

– Nous avons besoin d’un point de départ commun… Tu n’as plus que vingt-neuf minutes ! » me dit-il d’un ton sec.

La seule orange que j’avais en tête était celle sur le coin de mon pupitre ; celle que j’avais choisie soigneusement à la seule coopérative de fruits et légumes biologiques de la ville. J’en apportais toujours une pour la pause de l’après-midi pour ne pas trop perdre mon contact avec l’énergie pure. Au fait, si je la mangeais, peut-être que ma créativité en serait renouvelée et que je pourrais satisfaire aux exigences de ce professeur inculte aux notions de la vraie écriture spontanée.

Je mis tout de même cinq bonnes minutes à la savourer. Je n’étais quand même pas pour profaner cet objet de culte divin pour une aussi basse considération existentielle qu’est le temps. On commence par ce genre de concession à cause d’un professeur séculier et après on ne respecte même plus ses croyances les plus intimes à la moindre contrainte. À bien y penser, je pourrais invoquer des motifs religieux, si je ne puis réussir ce cours. Cette cause pourrait même être débattue sur le plan national : les droits des étudiants versus le système scolaire.

Bon. Une minute à contester, cinq minutes pour l’orange, deux à réfléchir sur mes croyances intimes… Ce simplet ne mérite pas plus que deux minutes. Les proportions sont bien équilibrées par rapport à mes priorités. Mais, au fait, l’école fait-elle partie de mes priorités ?

« C’est terminé. Déposez vos crayons s’il-vous-plaît », récita le professeur. Il m’avait vu remettre une feuille bien remplie à mon voisin et me dit d’un air paternel : « Ce ne fut pas si difficile, n’est-ce pas, une page sur un sujet imposé par un vilain professeur ? »

Une chance que j’avais l’habitude d’écrire toutes mes pensées. Depuis l’âge de seize ans, j’avais pris cette habitude qui, à l’époque, était un moyen de défense et un instrument de combat. Au front, contre cette société conquérante, je me sentais assailli de toute part. Je combattais l’adversaire à rudes coups de crayon. Même les murs de ma chambre étaient cuirassés de ces écrits de survivance.

Un « A ». J’avais obtenu ma première note d’excellence à mon premier cours à l’université… Même que Marcel m’avait signalé sa surprise de cette lecture. Je m’en suis réjoui bien entendu, mais comme j’avais encore en tête la question de la place de l’école dans mon cheminement personnel, je me demandais si les honneurs et les lauriers sont assez motivants pour faire des choses que l’on n’aime pas…


CHAPITRE 2

J’aime bien venir dans ce petit café où se produisent les chansonniers du coin. Des jeux d’échec, de dominos et de cartes, du café et des tisanes multiples et une musique complice lèguent à ce petit local une atmosphère que j’affectionne particulièrement.

J’aimais ces jeunes filles s’habillant au comptoir populaire. Leurs vêtements représentaient pour moi un pied de nez à cette société de surconsommation. Aussi, j’affublais à ces demoiselles toutes sortes de qualités qui, selon moi, découlaient du refus des normes de la majorité pernicieuse : elles étaient douces au contraire de la violence à la télévision ; elles étaient avenantes à l’opposé de toutes ces recherches d’intérêts personnels ; elles étaient détachées des biens matériels à l’encontre de cette société matérialiste.

Un soir, alors que je sirotais une tisane à la menthe, je captais la conversation de deux de ces demoiselles à une table voisine. « Tu l’as trouvé le beau manteau ! » C’était un de ces manteaux de laine noire frisée, rapiécé de toute part, comme autant de gallons de gloire qui se rajoutent au fil des années.

« Me le prêterais-tu pour demain soir, j’ai une sortie importante ? poursuivit-elle.
– Es-tu folle? Cela fait un an que je fouille les friperies pour en dénicher un. »

Sa copine ne renchérit pas, mais se leva brusquement et claqua la porte. Ce fut un coup terrible qui jeta mon château de cartes par terre. Il me semble que je venais de m’écrouler, moi aussi ! Je sortis faire une marche. Une de ces grandes promenades consolantes.


CHAPITRE 3

Les cours étaient de plus en plus ennuyants. Mais il y avait Marcel. Non pas le Marcel enseignant, mais le Marcel tout court. Je ne sais pas pourquoi je dis tout court, sa taille et sa carrure excessives sortaient de l’ordinaire. On avait parlé de ski de fond à la fin d’un cours et avions convenu d’une randonnée à plusieurs.

Là, dans cette nature sauvage, rivalisant avec les obstacles pas encore complètement recouverts de neige, nous nous sommes rejoints. Par la suite, tout fut aussi splendide que cette randonnée. On nous disait comme les deux doigts de la main, père et fils même. En fait, sa qualité de professeur avenant pour chacun et chacune était dans une lignée paternelle. Verbomoteur à souhaits, nous avions conclu qu’il avait un besoin viscéral d’avoir un auditoire sous la main.

Le schisme se fit un soir de mars, l’année suivante. Après une autre de nos nombreuses randonnées, je l’avais invité dans ce petit café, un peu pour lui dévoiler une autre partie de moi-même. Une femme entra comme si elle se préparait à perquisitionner tout le monde. Debout, devant la porte qu’elle referma serrée derrière elle pour que ne s’échappe personne, elle parlait à tous et chacun. En s’approchant vers nous, je vis par ses yeux d’enfant retardé et par son manteau miteux, qu’elle venait en fait quémander. Toujours la main tendue, elle accrochait chacun d’une parole vive ou d’une claque dans le dos pour demander, de manière maladroite, son reste. Elle quêtait des sous bien sûr, mais aussi la chaleur de ce café bien chauffé et un sourire qui la réconforterait. Marcel n’y échappa pas avec une bonne tape sur l’épaule. « Quel âge as-tu ? Tes cheveux sont un peu gris pour être dans une place de jeunes ! Ce sont peut-être les femmes qui t’ont vieilli trop vite ! Ha ! Ha ! Ha !, s’exclama-t-elle à gorge chaude.

La brisure a commencé là, sous mes yeux. Son regard méprisant pour cette dame débile et pauvre fut le coup de scalpel qui sépara nos esprit siamois. C’est que ce soir, il voulait parler. D’ailleurs, il parlait toujours; j’étais son oreille accessoire. Mais aussi son partenaire, car je m’exerçais à la discussion soutenue. Au fond, cette vieille dame était fascinante. L’heure que nous passâmes ensemble me fit découvrir une personnalité dans son vocabulaire limité. À nous deux, nous avions ramassé assez d’argent pour qu’elle se donne le temps de s’asseoir et de se reposer de son travail. Vraiment son travail. Elle me l’avait décrit comme si elle avait été la directrice générale d’une grande industrie construite de ses propres mains. De la détermination, qu’elle disait. Ne pas être paresseuse. Savoir comment prendre les gens et, par-dessus tout, faire un métier qui nous rende heureux…


CRAPITRE 4

Je tenais toujours le même discours biodégradable : oeufs magiques et carottes spéciales. Dans cette tour d’ivoire éclairée par l’énergie éolienne, mes seuls fantômes nocturnes se résumaient à de la salade chimique et à de la viande saignante. Peut-être que je retrouvais un peu de liberté dans ces poules engraissées à l’air libre.

J’avais même pris l’habitude de marcher au moins un mille jusqu’au petit bois le plus près du centre-ville pour aller à la toilette – je devrais dire à la terre – pour les plus gros besoins, il va sans dire. Le fond de ma cour avec son petit parterre suffisait pour les petites urgences. Encore que je me demandais si je n’abusais pas de ce petit écosystème. Sa capacité d’élimination étant limitée. Je n’étais certainement pas pour participer à cette honte sociale en polluant mes frères les poissons par mes excréments. J’ai même persévéré au moins quatre mois dans cette fidèle attitude. Il est vrai que l’hiver était sur son déclin et que les belles soirées de printemps en perspective m’encourageaient à continuer.

Je revoyais les mêmes gens. Je poursuivais les mêmes études à l’université. Mon numéro d’étudiant – 7332197E – passait toujours dans le système sous des cieux trop souvent gris…

Puis, peut-être par illumination intérieure, je compris que mon monde n’était peuplé que de moi, de mes pensées, de mes convictions et de mes fantômes. En fait, j’étais seul. Seul de cette solitude que seul l’humain est capable d’atteindre. Par de multiples efforts, par un travail astucieux, à l’aide de raisonnements subtils, par des ruses efficaces, il déjoue « l’autre » qu’il considère son ennemi pour s’emparer de la plus haute forteresse, sa tour d’ivoire…

Là, je souffris. D’une souffrance jusqu’alors inconnue. L’absence des autres, de l’Autre…

Le lendemain, je me levai encore imprégné d’une étrange sueur. Que m’est-il arrivé ? C’est sûrement à cause de cette soirée d’été exceptionnelle. Les éclairs de chaleur dans le ciel noir, comme la friction d’éléments obscurs d’où jaillit la Vie ! Comme si je venais de naître à nouveau…