PAPA

PAPA

Mon père est mort. Alors, j’ai cueilli une fleur en prenant soin de bien sentir le point de rupture de la tige, cet état de détresse. Tendue entre mes doigts et s’agrippant à ses racines, le combat se révèle dans toute sa tragédie, inégal.

Mon père est mort; nous étions seuls. Il a choisi ce moment d’intimité. Il m’a légué son dernier regard, son dernier souffle. Merci!… Je développe lentement ton précieux cadeau pour ne rien perdre, pour ne pas casser ce contenu si fragile. C’est que les préoccupations de la vie quotidienne, les soucis d’argent, le travail peuvent me distraire de cet instant d’éternité.

Mon père est mort à nouveau, par personne interposée. En fait, je l’ai déjà pleuré… Cette fois-ci, je sais que c’est la dernière. Cette fois-ci, c’est le corps qui est mort. J’ai touché les mains encore chaudes de ce mourant. Mon beau-père m’a fait le cadeau de mourir au bout de ma main, au bout de mes doigts; c’était la première fois.

Ce père est mort. Alors, je me suis couché un moment à ses côtés; j’ai gardé mon respire quelques fois pour me sentir, moi aussi, immobile. Puis, j’ai touché ses yeux, sa tête, son visage. Maintenant, il est tiède.

Mon père est mort réellement lorsque j’avais à peine un an. Évidemment, je ne l’avais pas touché, seulement cherché du regard. Mes petites mains tendues vers le néant… j’ai touché le vide. Aujourd’hui, je touche la Vie.