ROMAN

 

livre33CHAPITRE 1

    Une ambulance parvint à se frayer un chemin à travers les rues hostiles. Dans cette jungle, elle jouait le rôle d’un animal puissant. Tous fuyaient devant son élan déterminé. Elle représentait la mort, la souffrance. On enviait son privilège d’être au premier rang du drame humain. L’humain est avide de ces événements spectaculaires qui lui révèlent, en un discours simple, la fragilité de sa trace sur le sable fin que la mer efface d’un geste hautain.

    L’ambulance surgit enfin devant une petite maison, toute coquette et vieillotte, pour y réclamer son dû. C’était ce genre de maisonnettes construites dans la période de l’après-guerre, vulgaires vétilles troquées contre l’épreuve du combattant, qui s’alignaient en garde-à-vous sur toute la rue. Au fil des ans, ces cases maladroites s’étaient transformées selon les goûts, l’imagination et les économies de ses occupants. Seules quelques demeures avaient conservé intact leur aspect initial.

    Les ambulanciers entrèrent dans l’une de ces dernières. On aurait dit qu’elle avait jalousement gardé ses premiers rideaux et sa tapisserie originale dans le solarium. Malgré les murs sombres, elle maintenait sa fierté d’être, ce recoin de l’âme humaine que même les camps de la mort n’ont pu anéantir. Les géraniums proliféraient. Un lierre anglais fut secoué à l’arrivée des deux intrus.

    Une dame âgée les guida vers son mari allongé par terre, inconscient.

 « Faites attention, dit la dame d’une voix nerveuse, encore sous l’émotion.

 – Ne vous en faites pas, ma petite dame, on a l’habitude », se fit-elle répondre sans conviction.

    Ils placèrent l’homme inerte sur la civière. Un des ambulanciers jeta un regard sur ce décor d’un autre âge. Tout rappelait les années cinquante : des petites lampes d’époque au gros téléviseur du temps. Les meubles, eux, ramenaient encore plus loin en arrière. En effet, la chambre à coucher, le salon et la cuisine ressemblaient à un magasin d’antiquités. Une grande armoire se démarquait par son style primitif qu’un profane aurait dédaigné, mais qu’un connaisseur aurait convoité. Elle datait sûrement de l’époque de la colonisation.

    Dès leur arrivée, les deux gaillards transportèrent le vieil homme, suivis impatiemment de la petite dame qui en oublia les lampes allumées. La pièce, pourtant vide, vibrait toujours de ces petits détails qui révélaient son histoire. Sur le vaisselier, la photo militaire de l’homme partant pour la guerre. À côté, dans l’euphorie de la victoire, l’enfant unique. Une douzaine de pipes, disposées en rang, défilaient sans cérémonie sur la table du salon. « On va se faire construire une rallonge comme nos voisins puis tu t’y feras un fumoir », disait-elle à son mari pendant les longs jours d’hiver où elle pouvait difficilement aérer la pièce. Accroché au-dessus d’une table de chevet, un drame : la photo mortuaire du même enfant, entourée d’un chapelet cristallin. Le couple avait vraiment combattu sur tous les fronts de la vie.

 Jour après jour, la vieille dame visitait son mari à l’hôpital. Il était toujours inconscient. Assise près de son lit, elle l’entretenait de son projet : « Mon vieux, je pense qu’il va falloir y aller dans ce gros foyer. Une chance que tu ne t’en rendras pas compte. Tu voulais mourir dans ta maison… puis qu’il n’y ait personne pour prendre soin de toi. Mon grand orgueilleux, tu t’es fait jouer un tour… Mais on va être ensemble dans notre nouvelle maison. Bien oui, c’est comme une grande maison! On sera bien nourris, le docteur ne sera pas loin et le ménage ne sera pas trop compliqué. Je vais avoir plus de temps pour m’occuper de toi… »

 Chez elle, soutenue par cette pensée, elle commença à départager les biens qu’elle pourrait transporter au foyer. Un peu dépassée par la tâche, elle se reposait près de grosses boîtes à moitié remplies lorsque l’on sonna à la porte. « Qui peut bien venir aujourd’hui? Le facteur est déjà passé, le livreur vient demain », repassa-t-elle méticuleusement dans sa tête en entrebâillant la porte.

 « Oui! dit-elle encore, tout hésitante.

 -Bonjour madame, vous me reconnaissez? dit l’homme.

 – Oui… oui! se rassura-t-elle, en décrochant la chaînette. Vous êtes l’un des ambulanciers.

 – Je passais par là après mon travail… Je me demandais si vous n’aviez pas besoin d’un petit coup de main! J’ai su que c’était sérieux pour votre mari.

 – C’est le Bon Dieu qui vous envoie. Je ne sais plus où donner de la tête; mes caisses sont trop grosses », dit-elle déjà soulagée.

 Ainsi, l’homme et la vieille dame passèrent fébrilement la soirée à classer et à empaqueter mille choses. Un repas pris sur le pouce s’émiettait sur la table de la cuisine tandis qu’ils discutaient simplement en sirotant un café bien mérité.

 « Des vieilleries, j’en ai pour les fins puis les fous. Mon vieux disait que j’étais ramasseuse. Il avait peut-être pas tort, dit-elle mi-rieuse mi-triste.

 – Vous en avez du courage, dit l’homme d’un ton flatteur.

 – À mon âge, je m’étais faite à l’idée que mon tour viendrait…

 – Les meubles… ça sera pas un cadeau à déménager! dit l’homme innocemment.

 – Je touche à rien. Là-bas, tout est fourni. J’ai droit à un lit, un bureau et une table de chevet. Mon lit est trop gros, puis je ne suis pas pour prendre la petite table, ça briserait l’ensemble.

 – Vous avez un acheteur?

 – Non! Il va falloir que je m’y mette, dit-elle d’un ton déterminé.

 – Vous savez… je connais quelqu’un qui achète en gros. Il vous donnera un bon prix, puis comptant à part ça.

 – C’est vraiment le Bon Dieu qui vous envoie », conclut-t-elle en posant une main chaleureuse sur le bras de son bienfaiteur.

 Pour Alda, qui avait connu la disette durant la guerre, tout bienfait à son égard éveillait en elle un élan de gratitude quasi universel.

 Le jour suivant, l’ambulancier et l’acheteur arrivèrent en auto devant la maison d’Alda. Les deux compagnons s’attardèrent quelques instants dans le véhicule.

 « Cette fois-ci, je veux quarante pour cent, dit l’ambulancier.

 – Eh! Le gros du travail reste à faire. Ils ne sont pas déménagés ni revendus ces meubles-là.

 – Viens pas me faire brailler! Cette fois-ci, c’est un gros coup.

 – O.K., mais la prochaine fois on revient à trente pour cent », abdiqua l’acheteur.

 Les deux acolytes se présentèrent à la porte.

 « Madame Couture, c’est Michel!

 – Entrez, entrez! dit-elle en ouvrant la porte sans hésitation.

 – Je vous présente Maurice, fit Michel à l’endroit d’Alda.

 – Enchantée, répondit-elle timidement.

 – C’est toujours difficile de se débarrasser de ses propres affaires, relança Maurice machinalement en commençant son exploration

– Oui, mais je suis prête, répondit promptement la vieille dame.

 – Ça fait longtemps que vous êtes mariée? Si c’est pas trop indiscret…

 – Cinquante-quatre ans bien sonnés. Mon vieux tenait à acheter tous les meubles avant de me marier, sinon ç’en aurait fait cinquante-cinq. Il a fallu que mon père nous offre quelques meubles pour que mon bonhomme se décide à faire la grande demande. »

 Le négociant caressa la grande armoire, presque sensuellement. Ses yeux brillaient comme deux émeraudes au soleil.

 « L’armoire et le vaisselier, enchaîna-t-il d’un ton de connaisseur.

 – Oui! oui… La famille diminuait puis ça faisait partie de mon héritage; ce sont des meubles de famille.

 – Ça remonte à loin tout ça; ce n’est pas aussi solide », lança Maurice habilement.

 Alda glissa délicatement sur sa berceuse et son regard fixa ses souvenirs…

« Combien voulez-vous pour le tout? », reprit le marchand.

 Ces paroles résonnaient encore aux oreilles d’Alda…

 « Je n’arrive pas à fixer un prix, confessa-t-elle.

 – Pas plus de mille dollars, j’espère… risqua stratégiquement l’acheteur.

 – Mille dollars! Je ne pensais pas à autant, dit-elle impressionnée.

 – Je vous en donne neuf cents. »

 Maurice sortit une liasse de billets et compta l’argent qu’il tendit pompeusement à la dame.

 « Donnez-moi pas de l’argent comme ça! Où je vais le mettre dans mon bardas? dit-elle un peu affolée. Payez-moi lorsque vous viendrez chercher les meubles. Là, je serai prête.

 – O.K.! Mais il faut mettre tout ça par écrit, dit le commerçant avec expérience.

 – Oui! oui… fit-elle en cherchant nerveusement un bout de papier, en guise de reçu, dans une boîte entrouverte.

 – Je vous en prépare un », ajouta Maurice en sortant un calepin d’un geste professionnel.

 Satisfaits, les deux compères s’en retournèrent dans leur voiture. En route, ils réglèrent les derniers détails.

 « Tu sais, Michel, si tu as besoin d’argent, je peux t’avancer ta part. On devrait aller chercher chacun deux mille dollars dans cette affaire-là, dit Maurice d’un ton paternel.

 – Me prends-tu pour un cave? Je commence à connaître le prix de ces meubles. Juste la vieille armoire en vaut le double!

 – Ouais!… Peut-être…», concéda piteusement Maurice.


CHAPITRE 2

Par un beau dimanche de mai, Maurice et sa femme Hélène assistaient à la messe. Les paroissiens pouvaient toujours compter sur la participation d’Hélène, autant pour la liturgie que pour l’organisation d’oeuvres de bienfaisance. Tout en lui donnant une plus grande disponibilité, le fait de ne pouvoir avoir d’enfant lui jouait des tours : sa manière maternelle d’entrer en relation avec autrui comblait un besoin chez certains, mais en offusquait d’autres. À cet égard, le couple aurait bien aimé fonder une famille. Toutefois, Maurice, contrairement à Hélène, n’envisageait pas cette situation d’un regard accablé. Comme il s’était refusé à vérifier chez un spécialiste la cause de leur stérilité, Hélène assuma naturellement tout le blâme. Elle sentait peser sur elle ce poids de la culpabilité et de la disgrâce. En fait, sa vie était empreinte de la «tache originelle» . Cette idée était devenue une véritable obsession, comme une vitre embuée qu’on a depuis longtemps renoncé à éclaircir et dont on finit par s’accommoder. Accepter passivement le temps et les saisons devenait pour elle un acte de soumission au Créateur. Maurice avait même réchauffé cet argument désuet lors du dernier entretien sur ce sujet occulte. Il y avait mis un point final. À vrai dire, son poing, il le mettait sur la table dans ces situations où il se sentait ébranlé dans ses acquis. N’était-il pas l’autorité finale? N’était-ce pas aussi grâce à lui que le couple pouvait envisager, pour bientôt, une confortable retraite? Quoiqu’il en soit, il était évident que leur union se perpétuait dans cet ordre tacite.

 À la sortie de la messe, ils rencontrèrent un couple de leurs connaissances.

 « Bonjour, Hélène! dit l’ami.

 -Bien le bonjour, la petite famille. Il embellit de jour en jour », répondit Hélène en s’emparant du dernier-né.

 Le nez dans le cou du poupon, Hélène glanait dans ces circonstances éparses quelques consolations maternelles.

 « Les bébés sont toujours beaux, souligna modestement la mère.

 – Venez faire un tour cet après-midi; les enfants pourront jouer avec nos petits voisins… et j’ai un mot à dire à Réal, dit Maurice en faisant un clin d’oeil à son ami.

 – Pas d’affaires le dimanche, répliqua Hélène, devinant les plans de son mari.

 – Seulement pour fixer un autre rendez-vous, se justifia Maurice innocemment.

 – Très bien! Je vais apporter les photos de notre voyage en Jamaïque, reprit l’épouse de Réal.

 – Nous vous déposons en passant? proposa Réal.

 – Non merci, on ne veut pas vieillir trop vite », répondit Hélène fièrement.

 Elle rendit le bambin à sa mère et salua le couple en entraînant résolument Maurice. La gérance de leur santé était un de ces bastions que Maurice concédait facilement à sa femme. « N’était-ce pas naturel que celle qui enfante le corps s’occupe aussi de sa survie », se répétait-il inconsciemment.

 Le couple marchait doucement en cette belle journée de printemps. Maurice maugréait un peu contre son foulard de laine qui lui picotait le cou. Il déboutonna son veston, tout en songeant aux remontrances qu’il voulait faire à sa femme. Il lui signifia qu’elle le traitait comme un enfant et qu’il aurait dû s’habiller comme bon lui semblait. Comme à l’habitude, dans ces petits moments de friction, Hélène détourna habilement la conversation. Ici, elle orienta le regard de Maurice sur les premières tiges des tulipes de madame Drapeau.

 Maurice et Hélène habitaient ce quartier tranquille depuis une vingtaine d’années. Les cottages rivalisaient d’originalité dans leur style distingué. Tantôt des lianes bourgeonnantes s’agrippaient à une cheminée, tantôt une arche entourée de cèdres coiffait joliment une entrée principale. Un petit bonjour aux Côté qui rafistolaient leur galerie et un salut aux Bélanger qui lavaient leur nouvelle voiture ponctuèrent leur promenade.

 Après quelques pâtés de maison de cette douce quiétude, voici qu’une bande de jeunes en scooter passa près d’eux en klaxonnant, entraînant d’un seul coup dans leur sillage tout le bienfait de cette marche dominicale. Leurs vestes de cuirette et la puissance restreinte de leurs engins ne trompaient personne : ils jouaient les motards costauds et haineux. Ils avaient même retiré le «ventre» des silencieux de leurs humbles engins pour que le vrombissement s’apparente à celui de leurs aînés. Profitant de l’occasion, un des apprentis motards arracha le sac à main d’Hélène et s’enfuit avec grand bruit. Tout en colère, Maurice partit à la poursuite du malfaisant, mais celui-ci avait déjà pris une trop grande avance sur sa monture effrontée.

 « Bande de vauriens! », s’époumona-t-il agressivement.

 Il eut l’idée d’aller chercher son auto chez lui, à quelques maisons de là. Il fit signe à Hélène de hâter le pas puis tourna le coin en courant. À peine quelques instants plus tard, il revint avec l’auto prendre Hélène à la même croisée de chemins. Les deux partirent à vive allure à la recherche des bandits. Ils sillonnèrent plusieurs rues lorsque Maurice se rappela avoir vu dans un parc du quartier voisin ces rassemblements de cavaliers qui se confondaient étrangement avec leurs machines, tels des centaures mécaniques.

 « Là-bas! fit Hélène en apercevant les suspects.

 – Attends un peu, ils vont y goûter… », ronchonna Maurice.

 Ces derniers flairèrent le danger et repartirent de plus belle, entraînant leurs poursuivants dans le dédale des rues menant au centre-ville. À chaque intersection, ils se divisaient habilement pour mieux semer Maurice. Celui-ci se concentra sur un des jeunes qui traînait de la roue… L’automobile frôla dangereusement les autres véhicules garés de chaque côté de la rue.

 Dans le tourbillon de la poursuite, Hélène réalisa que ce qu’elle avait cru être une manifestation d’obligeance à son égard n’était en fait que la frustration égocentrique d’un enfant privé de son jouet qui, chez Maurice, dégénérait en une attitude morbide.

 « On est mieux d’arrêter, lança-t-elle nerveusement.

 – Ça sera pas bien long, je vais l’avoir dans mes mains… », clama encore Maurice.

 Sur ces mots, un automobiliste effectua une manoeuvre arrière pour sortir de son espace de stationnement. Subitement, Maurice braqua les roues; la portière d’Hélène fut le tampon d’une collision brutale et fracassante. Maurice sortit précipitamment. Obnubilé par la rage, il fit quelques pas en direction du jeune qui n’était plus à portée de vue. Tout en vociférant, il retourna vers son auto :

 « Si un jour je le pogne… », coupa-t-il encore tout haletant, voyant Hélène inanimée.

 Les yeux grands ouverts, la tête ensanglantée, la mort montrait fatalement son seul visage.

 « Non! », cria péniblement Maurice de désespoir, en frappant des poings le toit de sa voiture.


CHAPITRE 3

Quelques semaines plus tard, Maurice astiquait un revolver dans son studio de conditionnement physique. Ainsi, le sous-sol de sa demeure devenait le quartier général où il préparait sa vengeance. Réal vint le visiter pendant une de ses nombreuses séances d’exercices.

 Maurice avait toujours « sous la main » plusieurs personnes, comme Réal, placées à des endroits stratégiques qui lui communiquaient tout investissement prometteur moyennant, évidemment, une substantielle commission. Il entretenait avec ces gens une relation particulière. En plus de bien définir son rôle de patron et le leur de subalterne, Maurice entrouvrait régulièrement sa porte à des échanges plus fraternels. Hélène n’avait jamais osé lui demander si ces invitations faisaient partie d’un plan d’ensemble spéculatif ou bien si son geste répondait, chez lui, à un besoin humain. Elle avait toujours entretenu ses propres doutes, car elle ne pouvait pas s’avouer au fond d’elle-même l’implacable réponse. Plus profondément encore, son inconscient avait aussi refoulé le même questionnement au sujet de leur mariage.

 Dans l’épreuve de Maurice, Réal planifiait aussi son rôle d’ami selon une mécanique sociale bien établie dans leur monde. Dès les premiers jours, il avait encouragé Maurice à tenir le coup. Par la suite, il lui avait manifesté sa disponibilité au moindre coup de téléphone. Enfin, il passait régulièrement lui porter quelques plats préparés par son épouse. L’attitude de Réal correspondait à une échelle précise : un enfant du Tiers-monde a faim, tu envoies deux dollars; un jeune est sans abri dans ta ville, tu donnes dix dollars; le conjoint d’un voisin meurt, tu assistes aux funérailles, lui offres de tondre son gazon, l’aides à réparer sa clôture, etc.; le conjoint d’un ami meurt, et bien, tu définis premièrement si c’est une amitié d’affaires ou de loisirs et tu t’ajustes en conséquence.

 « Il y a quelqu’un? lança Réal en entrant dans la maison. 

– En bas!

 – On ne te voit plus, lança-t-il en descendant les escaliers du sous-sol. Tu sais, on pourrait se mettre sur un coup. Il y a de beaux terrains aux enchères par la ville et…

 – Ça ne m’intéresse pas, coupa Maurice.

 – Qu’est-ce qui t’intéresse, monsieur Rambo? En pendre un au soleil pour donner une leçon aux autres? », renchérit son ami.

 Maurice soupira en s’installant sur un de ses nombreux appareils de musculation.

 « Tu n’es qu’une tête dure. Bien oui, Hélène était une femme formidable et je suis certain qu’elle aimerait que tu…

 – Toi, tu vas fermer ta gueule! », cria Maurice, les yeux remplis de colère en empoignant son ami par les épaules.

 Maurice relâcha son ami qui le quitta aussitôt, dépassé par la situation. Maurice se remit férocement à son entraînement. Après une rage d’exercices, il s’écroula exténué. Il repassait son drame pour mieux se convaincre; il haïssait ce jeune et voulait se venger. Il le détestait parce qu’il n’était plus le même depuis la mort d’Hélène. Il lui en voulait parce qu’il savait maintenant qu’il n’avait pas vraiment aimé sa femme. Son vrai drame c’était de ne plus avoir ses services, sa tendresse sur commande, sa présence qui le distrayait de lui-même. Maurice se laissait emporter par un tourbillon intérieur : « Je me sens vide… Je touche à mon vide, car elle m’a évité d’être seul avec moi-même… Elle a toujours été le plein, la substance de notre vie… Je me suis nourri d’elle, de sa présence… Maintenant, je lui vole même sa mort, car je suis certain qu’elle se serait apitoyée sur ce délinquant. Elle aurait probablement dit : Il était sûrement pauvre, son éducation manquait.Était-elle aussi mes meilleurs sentiments? Je me sens vide… Jamais je ne lui ai révélé l’importance de sa présence. Non! C’est encore pire, je ne m’en suis jamais rendu compte… Elle faisait partie des meubles. Pourquoi ne s’est-elle pas révoltée contre moi? Ça m’aurait peut-être réveillé! Sûrement qu’elle savait que je ne l’aurais pas pris. J’aurais eu trop peur de me retrouver seul avec moi-même…»

 Quelques jours plus tard, Maurice se rendit au centre-ville pour quelques bricoles. De l’intérieur d’un magasin, il aperçut un jeune se faufiler étrangement dans le stationnement. Il guetta les déplacements du suspect et le vit distinctement voler la radio d’une voiture garée. Maurice, tel un fauve lorgnant depuis longtemps sa proie, sortit du magasin en courant vers le malfaisant. Celui-ci se sentit coincé et s’élança entre deux rangées d’automobiles. Habilement, Maurice fit un détour et le rattrapa d’un même élan. Le jeune se défendait bien et Maurice ne le maîtrisa qu’après bien des efforts. Sortant gauchement son revolver, Maurice appuya le canon sur le jeune front anxieux. La vengeance était sur le point d’aboutir comme un abcès trop long à guérir.

 « Bouge pas, mon petit morveux! Ta maudite radio, tu peux te la mettre dans le cul. Pour cinquante piastres, ma femme a été tuée par des voyous comme toi! », cria-t-il amèrement dans sa colère.

 Maurice, sous le choc de ses propres paroles, paralysa et se replia sur lui-même. L’écho du souvenir d’Hélène le pétrifiait. Il lâcha l’emprise qu’il avait sur le jeune et laissa tomber son arme en pleurant confusément. Décontenancé et apeuré, le jeune se releva, empoigna le revolver, le pointa nerveusement vers son agresseur et se sauva d’un même mouvement. Il s’enfuit sans trop comprendre, enfourcha sa bécane et se terra au coin d’un édifice, encore sous l’émotion. Tel un espion, il observait son ennemi. Maurice se dirigea vers sa voiture tandis que le jeune le prit en filature pour tenter de comprendre ce qu’il venait de vivre. Maurice conduisait machinalement. Il rentra piteusement chez lui alors que le jeune homme l’épiait un peu plus loin, encore tout bouleversé.


CHAPITRE 4

Réal raccrocha le téléphone, tout inquiet.

 « Voyons, qui c’était? Qu’est-ce qui se passe? demanda sa femme intriguée par la mine bouleversée de son mari.

 – C’était Maurice. Je crois que je devrais y aller avant qu’il ne fasse une bêtise. Il était complètement à l’envers… Je te donne des nouvelles si je retarde. »

 Rapidement arrivé chez Maurice, il ouvrit la porte avec empressement :

 « Maurice! Maurice! », appela-t-il en vain.

 Il remarqua de la lumière au sous-sol. Son copain y était, assis au milieu des appareils de musculation éparpillés, l’oeil hagard; il soupira de soulagement :

 « Tu m’as fait peur, je m’attendais au pire.

 – Je suis un écoeurant.

 – Bien voyons, on a tous nos petits travers. Il faut vivre avec, dit machinalement l’ami.

 – Justement, nos petits travers sont dégueulasses. Je voulais tenir un de ces petits voleurs entre mes mains pour lui donner une leçon, pour lui dire qu’il nous laisse vivre en paix. S’ils sont jaloux de notre argent, qu’ils le gagnent en travaillant, mais… Réal, est-ce que tu te rends compte, on est pareils comme eux. On est des bandits à notre façon! Des voleurs en cravates, légalisés, qui vont à la messe tous les dimanches, mais des salauds quand même.

 – Tu trouves pas que t’exagères! On fait des affaires, c’est tout.

 – Sors d’ici, gueula Maurice. Sors d’ici! reprit-il en bousculant Réal vers l’escalier.

 – Décidément, c’est une manie. On est passé de Rambo le vengeur à un curé confesseur. Laisse la job aux curés, ce n’est pas notre domaine. À part de ça, tu ne me reverras pas de sitôt », lança Réal avec mépris.

 Il quitta Maurice, le laissant seul avec son drame.

 Au cours des jours suivants, au milieu de son quotidien restreint, Maurice exorcisait sa rencontre déterminante. Il avait eu entre les mains la vie et la mort. Par un étrange détour, ce pouvoir l’avait transporté au rang de juge. Cependant, il ne pouvait gracier ou exécuter ce jeune sans avoir la conscience d’agir en toute justice. Mais à quelle loi pouvait-il en référer ? À quel code en appeler ? Et, dans cette interrogation, à cette fraction de seconde même, comme une réponse du plus profond de son être, il avait vu se dérouler sa propre vie. Des étapes importantes, des détails lui avaient révélé ses intentions secrètes. Cette bande vidéo avait mis à jour des événements tellement enfouis qu’au début il y avait perçu un personnage inconnu, fantomatique. Finalement, l’évidence l’avait saisi brutalement : c’était lui. Lui, le joueur de tours, lui le bon vivant, mais lui, aussi, l’escroc. Dans d’autres circonstances, il aurait pu récupérer ses souvenirs pour qu’ils ne le dérangent pas trop, mais là, il s’était vu douloureusement à la fois accusé et juge. Le juge n’avait pas voulu devenir le complice de l’accusé. De plus, dans cette dernière cause, il s’était senti en conflit d’intérêts, car condamner le jeune revenait, en fait, à prononcer sa propre sentence. Le transfert qui s’était opéré malgré lui était flagrant : il avait eu lui-même un pistolet sur le front et il avait souhaité la clémence du justicier… Le choc s’était fait à ce moment. Paralysant.

 Depuis, le temps l’avait suspendu dans cette attitude d’attente, de quêteux même, dépendant de tout : d’une main pour le relever, d’une épaule pour le consoler, d’un sein pour le nourrir. Il était là, à la merci du premier venu. Serait-ce un orgueilleux: il serait imbu de lui-même! Serait-ce un fanatique : il dresserait un mur entre lui et l’autre! Serait-ce un croyant : il deviendrait missionnaire! Sans identité, Maurice errait sans port d’attache, car il n’avait connu que l’indifférence. Il n’avait pas été malmené, plutôt laissé là. On l’avait ignoré comme on ignorait cette jeunesse que l’on négligeait d’une manière scandaleuse. Il ne lui restait plus qu’à survivre – la survie étant le dernier souffle de la solitude.

 Fréquemment, il lui revenait un poème qui s’était littéralement collé à lui. Cette lecture avait été l’assaut qu’il redoutait en retardant le plus possible le tri des effets personnels d’Hélène. Elle avait toujours eu plusieurs livres de chevet et, lorsque Maurice se décida à ranger ces compagnons intimes, il ne put s’empêcher d’en ouvrir un à la page marquée d’un signet :

 L’autre laissé là
Un peu comme un banc
Comme de la poussière qui traîne ses années


L’autre que l’on essuie sans y penser
Une fête, une mélodie d’ivresse
Comme s’il avait neigé


L’autre que l’on cueille et déjà se fane
Un peu comme une idée
Comme l’absurde entassé sous un veston

Il était seul comme ce jeune. Paradoxalement, cette solitude devenait le seul lien qu’il avait avec celui-ci. Grâce à ce fil ténu, il subsistait un espoir, un rêve. Une possibilité de solutionner sa crise intérieure. En effet, il était toujours tiraillé entre le moi-juge et le moi-coupable, entre sa liberté et sa dépendance et, finalement, entre sa haine qu’il entretenait envers ce jeune et sa terrible ressemblance. De cette friction germait l’amour, comme des éclairs blancs dans le ciel d’une chaude nuit d’été. Ce n’était pas une conclusion logique, plutôt existentielle. Devant ce cul-de-sac psychique, un sentiment, au début délicat, s’imposa à lui. Peu à peu, celui-ci submergea même sa conscience en lui disant : « Je comprends tes limites. Accepte d’être dépassé par ce qui se vit en ce moment. Lâche le gouvernail…»

 Cette ouverture à l’amour naissait de l’abandon de soi et de la possibilité d’un rêve… Un amour que Maurice n’avait pu donner à sa femme. Cet amour pour ce jeune, cet amour pour le monde et, à la source de cet amour, un amour pour un Tout Autre, une Présence qu’il ne pouvait pas encore bien identifier.

 Tout à la fois, il s’était senti aimé et il avait voulu envelopper le jeune voleur de ses deux bras, le serrer contre lui affectueusement… Mais ses membres n’avaient pas suivi. Ils avaient été ankylosés par tant d’années d’indifférence, raidis par la haine; et le jeune s’était enfui.

 Maurice se laissait d’autres chances pour exprimer ses nouveaux sentiments. Il se sentait comme un débutant à sa première entrevue : « Vais-je être à la hauteur? Je ne puis m’appuyer sur des antécédents. Mon curriculum est faible, mais je suis certain qu’ils feront place à ma jeunesse…»


CHAPITRE 5

Maurice avait retrouvé un rythme quotidien. Il mangeait un copieux repas accompagné par une douce musique. Haydn et encore Haydn. C’était son nouveau complice. La sonnerie d’entrée se mêla maladroitement à un doux violon…

 « Entrez! c’est ouvert! », lança-t-il tout en se levant de table.

 La porte s’ouvrit timidement et un jeune homme apparut en tendant gauchement un sac de papier :

 « C’est à vous, je pense, glissa le garçon fiévreusement.

 – Je n’ai rien commandé… Je…

 – Je sais que c’est à vous, interrompit le jeune homme sur un ton vacillant.

 – J’aurais perdu quelque chose? », s’interrogea-t-il en ouvrant le sac.

 Maurice eut le souffle coupé en apercevant, tout au fond du sac chiffonné, son revolver. Manifestement, il n’avait pas encore reconnu le jeune voleur de radio. C’est que celui-ci, évidemment, transformait son allure habituelle dans ses expéditions particulières.

 « Tu es… C’est toi qui… J’en ai plus de besoin! reprit-il en rendant le sac au jeune homme.

 – C’est certainement pas moi qui va le garder, renchérit ce dernier en reculant de quelques pas vers la porte pour signifier son départ.

 – Attends, attends! », lança Maurice en se dirigeant vers la cuisine.

 Il revint avec un sac à poubelle à moitié plein, y jeta le sac de papier, fit un noeud et déposa le tout près de la porte.

 « Voilà, demain il n’y paraîtra plus. Veux-tu t’asseoir? Tu as sûrement deux minutes pour une bouchée… J’entame les fromages. »

 Un peu craintif, le jeune acquiesça et tira doucement une chaise en suivant du regard les moindres gestes de Maurice.

 « Tu es assez costaud pour ton âge, dit Maurice en déposant l’assiette bien garnie sur la table.

 – Vous êtes pas mal en forme pour votre âge, répondit ironiquement le jeune homme.

 – Maurice, appelle-moi Maurice.

 – Moi, Dominic. »

Maurice alla chercher une bière pour chacun. Bientôt, ils passèrent au salon. L’intérieur de la maison tenait bien les promesses qu’annonçait ce fier cottage. D’ailleurs, Maurice se surprenait lui-même à redécouvrir les talents de décoration de son épouse. Depuis la mort d’Hélène, il retrouvait l’importance de l’aménagement de sa maison. Une discrète relation se révélait entre la conscience grandissante de son vécu intérieur et l’appropriation de l’intérieur de sa résidence. Il avait vécu dans ces deux espaces sans y être tout à fait volontairement, comme par accident, comme par une suite d’événements qui auraient dirigé d’eux-mêmes sa destinée. Évidemment, Hélène s’était occupée toute seule de l’aménagement. À un tel point qu’à chaque remarque de Dominic, soit au sujet du magnifique piano à queue, soit à propos de l’ameublement victorien du salon, Maurice se voyait répondre par les choix et les goûts d’Hélène. C’était peut-être ce malaise qui le poussa à exagérer l’importance du panache de caribou qui jurait, de fait, avec l’ensemble. Logiquement, plus la tête de l’animal était impressionnante, plus la gloire du chasseur se manifestait. Cette merveille de la nature n’étant plus admirée pour sa propre beauté, mais comme un diplôme bidon attestant de la supériorité de l’humain sur l’animal. Tel un dieu exposé sur un bois, il avouait sa défaite. Un dieu momifié par la main de l’homme, occultant en lui les pensées les plus secrètes de la race humaine : la crainte de se reconnaître fragile, la honte de se savoir vulnérable. Par ce sacrifice, par ce coup de fusil, l’humanité exorcise ses peurs. Étrangement, Maurice ne réussissait plus à se rassasier de ce symbole d’orgueil. Il se voyait lui-même surpris de dépoussiérer pareilles reliques.

Profitant du regard vague de Maurice, Dominic risqua une question ou plutôt « la » question qui lui brûlait toujours la langue :

 « Votre femme… c’est arrivé comment? »

 Maurice lui raconta tout : son passé à double face où lui-même s’y trompait, le vol du sac à main d’Hélène, l’aboutissement tragique de son amour-propre à outrance et, enfin, la prise de conscience de sa condition déclenchée par l’épisode familier à Dominic. Probablement aidé par cette atmosphère intime, Dominic se laissa lui aussi aller à la confidence. Ils étaient comme deux fruits mûrs, prêts pour la cueillette. Il est de ces rares rencontres dans la vie où l’autre se révèle être cette pièce manquante du puzzle qui éclaire le reste du tableau. Ici, l’autre n’est ni l’enfer ni le paradis; il est le révélateur de notre propre lumière et de nos propres ténèbres.

 Dominic avait un peu, lui aussi, une double vie. Sa facilité à l’école lui permettait de niaiser avec les « décrocheurs en probation » du secondaire. Maintenant, en dernière année, le jeu se compliquait, car c’était le temps des inscriptions au collégial et, bien sûr, ses compères abandonnaient l’école les uns après les autres, en faveur d’une jobine quelconque ou d’un avancement dans la petite pègre locale. Le récit du vol du sac à main d’Hélène ne le surprit donc pas. Il connaissait ces petites gangs organisées qui se spécialisaient dans ce genre de vol ou dans le trafic des petites drogues ou bien dans les vols par effraction. Les bandes avaient chacune leur spécialité. Cela évitait les bagarres de rue pour la possession d’un territoire comme dans les années soixante en milieu très urbanisé. Pour sa part, Maurice s’y retrouvait un peu, car il venait justement de lire une série d’articles dans le journal qui traitaient de la résurgence de petits groupes criminels. D’autre part, ce qui l’indisposait profondément, c’était la prolifération d’actes criminels sans bénéfice immédiat. Une violence gratuite comme geste d’initiation au groupe ou bien comme frontière à franchir pour se donner un frisson. Fréquemment, Maurice se procurait de la documentation sur la jeunesse. La nécessité de se donner des outils pour mieux explorer son amour grandissant pour ces jeunes le motivait dans ses lectures. À un tel point qu’il se disait qu’il creuserait bien un jour toutes ces questions.

 Dominic lui fit rapidement savoir que les études ne lui apprendraient pas à aimer les jeunes.

 « C’est comme les profs. Ils ont tous les mêmes diplômes, mais il y en a qui nous donnent le goût de vivre, pis d’autres, le goût de se jeter en bas d’un pont. Tu sais, mon cours d’intro à l’économie est donné par un prof qui est propriétaire de deux bijouteries… L’autre jour, il a regardé dans le fond de la classe en disant :  » Je ne vous donnerai pas les adresses, ça pourrait être dangereux!  » C’est pas parce qu’il n’avait pas raison; mes chums ont déjà pensé à en faire une des deux, mais, 

à quelque part, ils ne se sentent pas bien là-dedans. Ils ne le disent pas entre eux autres, mais quand je suis tout seul avec un ou l’autre, ça sort entres les mots. Moi, les profs me respectent un peu plus parce que je m’habille moins flyé. C’est vrai que j’arrête de niaiser avant de me faire mettre dehors de la classe, mais dans leurs diplômes, il y en a un qui aurait dû leur apprendre à voir plus loin que les cheveux en couleur de mes chums. Ils ont besoin de rencontrer quelqu’un qui leur dit ce qu’ils ont dans les tripes, puis qu’ils camouflent aux yeux des autres. »

 Même si Dominic tenait ce genre de discours à l’endroit de certains enseignants, il était le premier à admettre que, depuis deux ans, il y avait un véritable effort du corps professoral et de la direction en vue de créer des ponts avec les élèves. Il se souvenait très bien de ce rapport du ministère de l’Éducation qui classait son école au premier rang des dégâts causés par le vandalisme à l’échelle de la province. Les élèves avaient fêté cet événement d’une manière particulière. Sans leader ou quelconque mouvement orchestré, comme une soupape qui saute soudainement par une tension intolérable, il y eut une réaction en chaîne. Un premier extincteur de feu fut vidé exactement à la rentrée, au lendemain de la publication du rapport dans les journaux; quatre autres rendirent leur dernier souffle à la récréation du matin; le midi fut couronné avec un dernier extincteur s’excitant au son des sonneries d’alarme à incendie, lesquelles régnèrent aussi en maîtresse à la sortie des cours.

 Le programme des activités « DUO » fut la réponse de la direction et des enseignants à ce « cri d’alarme ». Dans un premier temps, les enseignants dressèrent une liste d’activités qu’ils aimeraient animer; les étudiants, eux, établirent leur propre liste par ordre de popularité. Dans un deuxième temps, la direction retint les activités selon les préférences des uns et des autres. Elle accorda aux enseignants des crédits dans leur tâche pour l’animation des activités et alloua un budget pour l’équipement relié à ces activités. Il y avait, entre autres, des ateliers de photographie, de guitare, de théâtre, d’informatique et même un atelier de taxidermie. Pour marquer leur originalité, les participants devenaient des « partenaires ». Pour bien expliquer la différence entre un atelier DUO et un cours, Dominic dut puiser à même son expérience, étant lui-même déjà inscrit à l’atelier DUO-INFO et à un cours d’informatique. Son professeur était, en fait, un spécialiste en mathématiques qui avait « bumpé » – en langage syndical – le vrai professeur d’informatique, dernier arrivé dans l’école. L’année précédente, ce dernier avait été déplacé d’un autre poste, car il ne bénéficiait pas d’une grande ancienneté. Par contre, les deux partenaires pouvaient s’inscrire sans distinction d’ordre au programme DUO; ces critères ne prévalant plus. Maurice se fit bien expliquer ce manège syndical au moins trois fois, tout profane qu’il était. Il en conclut facilement que tous, à la fin, en étaient étourdis et en avaient même la nausée. Dominic ne pouvait évaluer sérieusement la compétence du personnel enseignant, mais il savait une chose : les relations avec un enseignant qui n’avait pas été affecté prioritairement à sa matière s’envenimaient toujours plus rapidement.

 Au début de la deuxième année d’application du programme DUO, la participation des uns et des autres restait encore très élevée, mais à cette étape-ci de janvier où l’on changeait d’atelier, les inscriptions avaient diminué au point d’inquiéter les autorités. La bonne volonté ne manquait pas chez la majorité des enseignants, la direction offrait un support adéquat et les élèves se rassasiaient de l’éventail des activités proposées, mais il y avait un ennemi tenace… L’école de Dominic avait aussi un autre record : elle était l’une des trois écoles secondaires les plus populeuses de la province.

 À cet effet, lors d’un récent camp de pastorale, Dominic avait eu à parler d’une difficulté vécue par un jeune. Il avait expédié sa réflexion en quelques idées toutes faites : « À l’école, on est tous des numéros. Il y a trop de béton. On se perd dans la foule… » Une oreille profane n’y aurait vu que le pavanage-raté-d’idées-réchauffées-à-la-sauce-d’un-adolescent-éternellement-frustré, mais l’animateur de pastorale avait discerné tout l’effort mis dans le souffle entrecoupé de Dominic pour braver les regards pénétrants de ses compagnons et compagnes. L’animateur avait insisté habilement : « Peux-tu raconter un fait vécu où tu t’es senti un numéro ou perdu dans la foule ? » La réponse avait déboulé : « Au début de l’année, on avait le choix entre un cours de théâtre ou un cours d’informatique; j’ai choisi un cours d’informatique. En recevant mon horaire, j’étais inscrit à un cours de théâtre. J’ai donc fait la file au service des horaires pendant une demi-heure. Le gars a changé mon horaire après quelques pitonnages; je suis reparti bien content. À peine rendu à mon casier, je vois le nom d’Amélie Tanguay sur mon nouvel horaire. Je suis remonté en vitesse. J’ai passé devant ceux qui rouspétaient pour lui demander comment il avait pu se tromper de nom à ce point-là. Après d’autres pitonnages, il m’a dit qu’il n’avait même pas remarqué mon nom, mais qu’en tapant mon numéro d’étudiant, il avait inversé les deux derniers chiffres. »

 À la fin de ce camp, lors du retour sur la fin de semaine, Dominic avait identifié l’ennemi qui sapait les initiatives pour améliorer le vécu scolaire : ce phénomène de masse où la personnalité se fendille de toutes parts; cette structure facilitant le fonctionnement d’une foule, mais permettant difficilement à un individu de s’épanouir. Dominic l’avait identifié dans ses propres mots : « Je ne demande pas au directeur de me connaître par mon nom, mais au moins de le voir près de nos casiers, puis de le voir jaser avec l’un ou l’autre de temps en temps. Même quand on fait des mauvais coups, c’est l’adjoint que l’on rencontre. Le directeur, il a besoin de tout son temps pour diriger une machine qui, elle, nous dirige. » Peut-être est-ce aussi cette pensée qui a inspiré ces mots sur le mur des graffitis du camp :

La cavalerie en sueurs s’arme de nos coeurs !

Est-ce à dire que nous craquellerons comme un spermatozoïde sans ses billets de loto ?

 Ne pas être reconnu par l’autorité, être submergé par un sentiment dépersonnalisant, tel était le drame que vivait Dominic. Maurice en était convaincu. Il savait bien que toute l’évolution de la création va de la plus simple organisation de la matière à la plus complexe, jusqu’à l’apparition de la pensée et, par-delà, jusqu’à la personnalité. Il comprit que vivre un tel sentiment dépersonnalisant, c’est ressentir jusqu’à la profondeur de son code génétique l’effritement de la terre sous ses pieds, un tremblement de terre psychique. Dans ce sens, il lui semblait que le suicide d’un adolescent reste le cri le plus aigu de la crise contemporaine de la société. Il s’effraya en pensant qu’une éventuelle vague de suicides chez les plus jeunes encore, signifierait qu’il y aurait peu d’espoir de survie pour l’espèce humaine.


CHAPITRE 6

Au cours des quelques mois de leur récente amitié, Maurice et Dominic avaient prétexté plusieurs occasions pour faire connaissance. Maurice avait proposé quelques films au goût du jour et Dominic quelques expositions d’automobiles, d’ordinateurs et autres.

 En cette fin d’année scolaire, Maurice invita Dominic à faire une balade à la campagne. Il avait choisi une journée où Dominic était libre d’examens, et au beau milieu de la semaine pour ne pas être aux prises avec la circulation immanquablement dense les fins de semaine dans ce coin de villégiature.

 « Tu ne m’amènes sûrement pas à un lac dans ce coin-ci? questionna Dominic intrigué.

 – Non! On va visiter une ferme.

 – Quelqu’un que tu connais ?

 – Oui… c’est mon employé. C’est à moi la ferme.

 – Bien voyons, tu n’as jamais été fermier !

 – J’ai acheté cette ferme lors d’une vente agricole. Le gars était dans le besoin. J’aurais pu la revendre bien des fois avec un gros profit, mais je n’arrive pas à me décider. J’en confie la gérance à contrat. Tu vois, c’est celle-là en haut de la côte. »

 On apercevait clairement les bâtiments qui siégeaient sur une petite colline. À l’arrière des champs, une érablière habitait le flanc d’une autre colline. Au pied de celle-ci, un petit lac avait été aménagé. Comme dans toute bonne maison de campagne, quelques aboiements de chien les accueillirent. Le fermier s’affairait à son tracteur. Il épongea son front huileux à l’arrivée des visiteurs.

 « Bonjour, monsieur Dubois, salua ce dernier.

 – Bonjour! Ne vous dérangez pas, je fais visiter la ferme à un ami.

 – Dans ce cas-là… je vous laisse. Vous savez, j’ai de l’ouvrage pour quatre. »

 Les deux citadins firent le tour de la grange. Dominic, ébloui, s’attardait à la basse-cour.

 « Ça me rappelle une comptine que je chantais à la petite école, dit Dominic qui poursuivit en chantant :

Un coq qui met ses bottes
Un lapin qui tape des mains
Un canard qui se couche tard
Un chat qui met ses bas. »

 Maurice éclata d’un rire franc. Il respirait abondamment dans cette atmosphère d’amitié. C’était à ce même endroit, encore enivré de la perspective d’un gros profit, que Maurice avait décidé de ne pas revendre. Une vache qui meuglait, les goglus qui s’inquiétaient de sa présence, le bruissement du maïs, tout cela avait fait surgir un sentiment jusqu’alors repoussé. Une sorte de fusion. Il s’était senti partager une destinée commune avec cette bonne vieille terre. Il avait eu l’impression que cela aurait été un geste de trahison que de revendre la ferme. Trahison envers lui-même et manque de reconnaissance envers… il ne savait quoi. Hélène était bien contente de sa décision, mais il n’avait pu lui dire la vraie raison. Cela aurait été comme avouer une faiblesse. Lui, l’homme fort, se laisser influencer en affaires par des considérations sentimentales… Assis dans le champ, il exprima ses sentiments qui refaisaient surface : « Tu sais, je suis un con! Qu’est-ce qui m’a empêché de vivre autrement qu’à moitié? Je ne veux pas continuer comme ça. C’est pour cela que je te dis ces choses… J’ai besoin d’aide. J’ai besoin qu’on m’aide à être plus humain… à apprendre qui je suis au fond. »

 Maurice avait terminé sa confidence de peine et de misère. Les larmes perlaient doucement. Comme pour lui témoigner son support, Dominic enlaça de son bras les larges épaules de Maurice. Ils restèrent immobiles dans ce doux moment où l’humain vibre à l’appel de l’autre.


CHAPITRE 7

Ce matin, Maurice avait invité Dominic à l’accompagner à l’église de son quartier. Dominic avait accepté plutôt par politesse. Il se disait qu’il pourrait plus facilement refuser la prochaine fois. Bien qu’il soit décidé à « toffer » la messe au complet, son caractère tout d’une pièce, sa transparence, le firent sortir au milieu de la célébration. Il ne pouvait faire semblant plus longtemps.

 À l’extérieur, Dominic justifia son comportement :

 « Si, moi, je ne suis pas capable de subir ça, comment réagiraient mes chums? Ce n’est pas une place pour nous autres.

 – Et pourquoi ?

 – Parce que c’est trop frette. Dans votre temps, c’était peut-être normal que cela se passe de même. Dans les villages, vous aviez beaucoup d’occasions pour vous connaître. Aujourd’hui, on est tellement tannés de ne pas être reconnus qu’on ne s’en fera pas passer une à ta messe. Puis à part de cela, une gang qui prie ensemble, est-ce que cela ne devrait pas aider ceux qui n’ont pas de job, puis ceux qui sont dans la rue ? Qui va ouvrir sa maison à mes chums au nom de ce Dieu que vous priez? »

 Maurice resta silencieux sur ces remarques. Ils descendirent les marches de l’église et profitèrent de la belle matinée pour errer un peu, presque méditatif.


CHAPITRE 8

Maurice et Dominic se plaisaient ensemble. Malgré l’écart d’âge, il se développait une complicité qui faisait fi des générations. À la demande de sa mère, Dominic avait invité son ami à faire un tour chez-lui afin qu’elle le rencontre. En passant par le centre-ville, Dominic aperçut un de ses chums sur le coin d’une rue :

 « Eh! Arrête deux minutes, c’est Yves! Je vais lui dire deux mots, dit Dominic tout en faisant signe à Yves.

 – O.K., je te laisse; je fais le tour du carré… tiens, non, il y a une place qui se libère.»

 Yves les rejoignit aussitôt.

 « Tu viens pu nous voir! », dit Yves en s’appuyant les deux bras sur la portière du côté de Dominic et en lançant du même coup un regard vers Maurice.

 Ce dernier le salua distraitement de la main.

 « C’est lui, Maurice », dit Dominic en guise de présentation.

 Mal à l’aise, Maurice rendit un sourire figé à Yves. Sur le coup, il se rappela avoir promis à Dominic d’aller faire un tour au local de sa bande. Il avait un peu imaginé ce lieu en fonction du style de Dominic qui, en fait, ne dérogeait pas beaucoup des jeunes de son âge. De manière prudente, Dominic l’avait bien prévenu qu’il fréquentait d’autres jeunes plus « flyés » que lui, mais le sens de ce mot ne montrait son visage qu’avec la rencontre d’Yves. Tout de même, Maurice s’attendait à quelques bracelets de cuir à pointes de métal, à un anneau à l’oreille, mais certainement pas à une vision complète du parfait adolescent révolté : coiffure en soleil avec ses rayons jaunes, la veste de cuir garnie de graffitis, les jeans plus que délabrés et, en option pour agencer les fameux poignets de cuir, un collier serré au cou avec des pointes acérées. Le local imaginé prenait soudainement un tout autre genre que le petit lieu innocent de ses premiers complots de jeunesse.

 « Je fais trop de choses de ces temps-ci, poursuivit Dominic, mais je me promets bien d’y aller sous peu. Toi, t’as lâché tes cours de mécanique? relança-t-il.

 – J’ai été refusé; je suis pas assez bon en français… qu’ils disent. Ça fait que je me retrouve sur la « main », encore une fois. Tiens, voilà un régulier, je te laisse, tchao! » fit Yves en s’échappant.

 Maurice avait suivi la conversation vaguement, car il s’inquiétait de la position de sa voiture, un peu éloignée du trottoir.

 « Un client régulier! Ton chum fait quoi au juste? interrogea innocemment Maurice.

 – Tu devines pas? Il fait la rue!

 – Quoi? On le refuse à des cours, puis il se prostitue pour vivre!

 – D’où tu sors? T’as jamais vu ça? répliqua Dominic un peu offusqué de l’air puritain de Maurice. Puis à part de cela, il fait les pipes des sado-maso… puis un jeune de mon style, ça fait les pipes des hommes d’affaires comme toi », renchérit-il avec provocation.

 Maurice conduisait nerveusement, il ne voyait plus le « phénomène » de la prostitution du même oeil; il ne voyait plus des jeunes criminels se prostituer, plutôt des adultes créant un commerce de chair humaine jeune et fraîche.

 « C’est que… on en entend parler, mais là, quand c’est devant nous, c’est pas pareil », dit Maurice en guise d’excuse.

 Le reste du chemin se poursuivit dans un silence inconfortable. À l’arrivée, Dominic essaya de changer maladroitement l’atmosphère :

 « Tu sais, ma mère est bien correcte. Elle me laisse libre; c’est juste qu’elle se demande si tu n’es pas aux hommes.

 – Ah bon!

 – Puis à part cela, elle est peut-être tannée de jouer à la super-femme. Elle se cherche peut-être quelqu’un! Tu sais, à quarante-cinq ans, on pense à ses vieux jours, lança-t-il en voulant taquiner Maurice. Elle en a de collé la mère, mais l’argent ne ‘remplace pas un homme, renchérit-il.

 – Tu t’ouvres une agence de rencontres? glissa Maurice ironiquement. Pourquoi volais-tu si ta mère était aussi à l’aise? fit-il pour détourner la conversation.

 – Je peux te le dire maintenant. Elle contrôlait trop mes dépenses. La dope, ça coûte cher à la longue… Puis je ne voulais pas faire la rue, tu comprends? »

 Maurice fut soulagé par cette réponse.

 « Puis à part ça, je n’en prends presque plus depuis que je te connais, ajouta Dominic délicatement.

 – C’est vrai? C’est au boutte! », lança tout souriant Maurice, en employant le langage de Dominic.

 Maurice resta sur son sourire, un peu timide. Il se sentait si fragile dans cette situation. Il venait de recevoir le cadeau le plus précieux depuis la mort d’Hélène. Un souffle de vie montait de son être. En croisant le regard de Dominic, il ne masqua pas cette bouffée de reconnaissance.


CHAPITRE 9

Dominic et sa mère habitaient un appartement luxueux. Un style résolument moderne régnait dans ces lieux. Le métal blanc des lampes design, identique aux supports tubulaires des petites tables du salon, découpait le cuir noir du grand divan et des deux fauteuils.

 « Salut m’man! dit Dominic en entrant triomphalement.

 – S’il n’y avait pas quelqu’un avec toi, je te chicanerais. Tu couches partout à part chez toi, réprimanda-t-elle tout en embrassant son fils sur la joue.

 – Pas partout, madame, mais chez moi, répliqua Maurice.

 – Ah oui! Il est entre de bonnes mains, j’espère… soupira-t-elle avec un brin de malice.

 – Voyons, m’man, Maurice est bien correct, corrigea Dominic.

 – Ah! Maurice, remarqua-t-elle comme si elle entendait ce nom pour la première fois.

 – Maurice, je te présente Marie. M’man, voici Maurice, fit Dominic de façon à satisfaire les exigences protocolaires de sa mère.

 – Enchantée, dit-elle, sûre d’elle-même et d’un ton rieur.

 – Le plaisir est pour moi, reprit poliment Maurice.

 – Je vous sers quelque chose?

 – Une bière! risqua Maurice.

 – Vous êtes bien chanceux, cela faisait presque une douzaine d’années que je n’en achetais plus… depuis mon divorce. Maintenant que j’ai un grand gars dans la maison, il prend des habitudes, mais je le surveille. Mon ex-mari, lui, ne pouvait pas se contrôler, enfin… cela doit vous ennuyer, s’excusa-t-elle.

 – Mais non! Quel âge avait Dominic? questionna Maurice pour manifester son intérêt.

 – Quatre ans, glissa Dominic.

 – J’étais la femme qui disait « oui » automatiquement. Lorsque le curé a récité sa célèbre formule :  » Marie Desmarais, acceptez-vous de prendre pour légitime époux Samuel Charlant, devant Dieu et devant les hommes », j’ai dit oui. Lorsque le juge a conclu les procédures de divorce par la formule aussi célèbre :  » Marie Desmarais, acceptez-vous de prendre à votre charge l’enfant né de votre union avec Samuel Charlant « , j’ai dit oui. 

– Le plus dur était sûrement à venir, relança Maurice en prenant une gorgée de bière.

 – Oui, mais pas à cause de Dominic, c’était un bon bébé, dit-elle en regardant tendrement son fils. Tout s’est joué en une semaine, comme une série télévisée, de huit à onze heures chaque soir. Pendant le jour, je gardais mon rythme habituel avec Dominic : le lever, les jeux, la promenade, les repas, etc. Ça allait si bien que les jours précédents, je me disais que je pourrais garder d’autres enfants. La maison m’appartenait ; on avait réglé le divorce avec la maison. »

 Marie éteignit sa cigarette et vérifia si l’intérêt de son interlocuteur y était toujours.

 « On se connaît à peine et voilà que je vous conte ma vie, hésita-t-elle un instant.

 – C’est intéressant. Dans mon cas, c’est moi qui ai vécu une prise de conscience accélérée. Cela me fait voir un autre côté de la médaille, dit Maurice pour l’encourager.

 – Oui… Dominic m’a dit pour votre femme. Un accident d’automobile? dit-elle comme pour laisser l’initiative de la discussion à Maurice.

 – Je vous laisse terminer d’abord », dit-il avec complicité.

 Enhardie par cette réplique, Marie poursuivit son récit.

 « La première soirée de cette fameuse semaine, je me nourrissais encore à l’idée de garder des enfants, mais ce n’était pas assez consistant pour que je sois rassasiée jusqu’à la fin de ma deuxième journée. Je n’en ai pas dormi de la nuit. Dominic commencerait l’école dans moins de deux ans. Juste assez pour me former en vue d’une profession; mais dans quel domaine travailler? Mon expérience se limitait à celle de caissière dans le commerce de mon mari. Le troisième soir, j’ai eu le goût de parler à quelqu’un… de chercher conseil. Bien sûr, ma mère m’a supportée durant toute cette période, mais j’avais besoin d’un autre avis. C’est là que je me suis rendu compte que je n’avais que des connaissances d’affaires : des épouses d’hommes d’affaires qui connaissaient mon mari d’affaires. J’étais seule avec l’ombre de mon mari d’affaires… »

 Marie s’alluma une autre cigarette et Dominic en profita pour glisser un mot :

 « Inquiète-toi pas, Maurice, le mélo dure pas plus de deux soirs; la mère a su se re mettre sur ses jambes assez vite. C’est une fonceuse, dit-il fièrement.

 – Oui, mais mon tempérament était pas mal endormi. Le lendemain, je me suis rendue au bureau de l’assurance-chômage, car j’avais droit à des prestations. En faisant le tour des tableaux d’offres d’emplois, j’ai vu l’annonce d’un programme d’aide aux femmes pour un retour sur le marché du travail. C’est un programme de vingt rencontres s’échelonnant sur huit semaines. J’y ai fait tout un bout de chemin. C’était sur mesure pour moi… Retrouver confiance en soi après avoir vécu à la remorque d’un homme qui s’occupe de tout sauf, évidemment, des repas, du petit et du ménage; parler avec d’autres femmes dans une situation semblable a été la solution.

 – J’imagine, fit Maurice.

 – Je n’en suis pas si sûre… Peut-être pour ce qui est de vivre sans la présence du conjoint. Même si, dans mon cas, c’était mieux ainsi. Mais, pour une femme, c’est différent; on a à se battre, en plus, sur d’autres fronts. Ce n’était pas assez d’avoir réussi mes cours avec une mention spéciale. Dans mon travail, il m’a fallu faire mieux que les hommes pour être respectée. Et quand je dis meilleure, j’entends bien sûr que la candidature doit tout au moins être examinée. Et bien, dans notre cours, il y avait une femme qui avait posé sa candidature comme chauffeure d’autobus. Savais-tu qu’un des critères d’embauche était d’avoir de l’expérience sur les poids lourds? Évidemment, le poste était ouvert autant aux hommes qu’aux femmes mais, assurément aussi, sur cinq années, une femme sur vingt avait été choisie parce que ce sont traditionnellement des hommes qui travaillent sur les poids lourds. Bien! Il a fallu faire une plainte à la Commission des droits de la personne pour faire enlever cette exigence discriminatoire. La municipalité a dû réévaluer la dernière offre d’emploi. Voilà la différence entre nous deux.

 – La mère était la présidente du comité de soutien pour cette femme et elle a témoigné à la Commission, renchérit Dominic.

 – Le seul moyen, c’est de se tenir. C’est grâce à elles si je m’en suis sortie. Il y a une solidarité humaine qui se développe naturellement dans les difficultés communes. Dans notre groupe, il y en avait des pas possibles. On a mis sur pied un réseau parallèle au programme gouvernemental de retour au travail. De ce réseau, sont nés une garderie coopérative et un centre de documentation pour les femmes. Ah! C’était une sacrée période. Aujourd’hui, je suis moins impliquée, mais je conserve des vrais liens d’amitié, soupira-t-elle de satisfaction.

 – Cela vous a quasiment pris l’aide de Dieu pour vous en sortir, s’exclama Maurice.

 – Surtout pas! Je lui ai rien demandé. Pas plus qu’à un homme, riposta Marie.

 – Cela en aurait peut-être pris un dans la maison, même si mes chums me disaient chanceux de faire ce que je voulais parce que ma mère n’était jamais à la maison, se plaignit Dominic.

 – J’avais un choix à faire : c’était cela ou je dépérissais à vue d’oeil. J’ai fait mon possible; je ne regrette rien, dit-elle avec assurance.

 – Vous n’allez pas vous chicaner avant que je parte! tempéra Maurice.

 – N’ayez pas peur, on reste sur nos positions, mais cela ne va jamais jusqu’aux coups, dit-elle tout sourire.

 – Surtout qu’elle ne fait pas le poids, ricana Dominic en bousculant amicalement sa mère.

 – On va reprendre cela, s’excusa quasiment Maurice à l’endroit de Marie. Il est plus tard que je ne le pensais et j’ai une bonne journée demain.

 – Je passe faire un tour samedi! s’invita Dominic très à l’aise.

 – Merci de votre visite, dit Marie en lui donnant la main.

 – C’est moi qui vous remercie de votre confiance », conclut Maurice en partant.


CHAPITRE 10

Maurice conduisait nonchalamment dans ces rues tellement familières. Il avait toujours eu des emplois qui l’avaient amené à parcourir la grande ville dans tous les sens, comme son premier travail de simple livreur d’épicerie. Un jour, en réponse aux félicitations de son patron, il lui avait tout bonnement répondu qu’il visait, ni plus ni moins, sa place. Son patron avait été impressionné par sa repartie et le prit un peu sous son aile. Comme Maurice était toujours prêt à faire des heures supplémentaires, son patron lui avait proposé une «jobine» de fin de semaine. Monsieur Léger faisait un peu de spéculation sur différents immeubles. Il achetait toujours des maisons un peu délabrées, puis il y effectuait un minimum de réparations – les plus visibles – et revendait le tout au prix fort. Le travail de Maurice consistait à faire ces rénovations. Nécessairement, il était payé «sous la table». Étant donné ses ambitions, Maurice s’était mis rapidement à travailler presque tous les soirs. Après quelques années à ce rythme-là, il avait proposé à son patron quelques transactions communes. Monsieur Léger, y trouvant son compte, avait accepté avec empressement. De plus, il voyait en Maurice un bon parti pour sa fille. Maurice avait le flair des bonnes affaires et assez de gueule pour convaincre. À peine encore quelques années de cette coopération et Maurice pourrait voler de ses propres ailes. Finalement, il s’était retrouvé à vingt-cinq ans, célibataire et en bonne position financière. Selon lui, il était maintenant dans une situation avantageuse pour faire la cour à la fille de Monsieur Léger. Il était bien allé souper quelques fois chez les Léger, mais il avait toujours refusé les invitations au chalet familial. Il ne voulait pas trop s’engager vis-à-vis la jeune fille. Pour lui, c’était une honte que de fréquenter une fille socialement plus élevée; il n’avait pas voulu se voir dans une position inférieure à une femme. Toujours selon lui, la virilité de l’homme se mesurait dans le nombre de ses billets verts; il avait finalement cédé à l’invitation. Les acteurs s’étant tous conformés au scénario social, la pièce pouvait commencer : Hélène jouait bien son rôle en épousant le prétendant de son père; monsieur Léger jouait bien le sien en choisissant un modèle à son image; et Maurice, ayant réussi sa vie, pouvait envisager une représentation à l’église, non par conviction, mais parce que c’est ce qui se fait toujours… et …swignez-votre-compagnie-les-hommes-sont-saoûls-les-femmes… ont froid!

 Il osa se demander qu’elle aurait été sa vie en compagnie d’une femme forte comme Marie. De cette rencontre, il conclut, presque à son insu, que l’homme gagne d’être en relation avec une femme qui développe ses propres talents, sa propre personnalité, car la vie du couple devient vraiment le reflet d’une communion. Cette réflexion s’entrechoquait avec des souvenirs de sa propre vie de couple. Il se voyait recommencer sa vie avec Hélène dans une nouvelle attitude. Alors, il sut qu’une année s’avérait insuffisante pour passer le deuil d’un être cher. Ses larmes se mêlèrent aux feux arrière des automobiles et il se dit tout haut : « Je t’aime, Hélène. »

 Appuyé au mur, assis dans son lit, à 55 ans, il pria sincèrement pour la première fois. Le sens de nombreux passages bibliques se bousculait dans sa tête. Au centre de son appel à Dieu, quoique dramatique, il y avait cette ribambelle d’enseignements sur l’accueil du Christ qui faisaient corps avec lui. Une paix l’envahit. L’accès qu’il venait d’ouvrir vers son propre coeur et le passage qui se dessinaient maintenant vers les autres le rendaient davantage vulnérable. Il se sentait si faible… comme un nouveau-né.


CHAPITRE 11

Maurice et Dominic se promenaient au centre-ville. Tous les prétextes étaient bons pour s’attarder ici ou là : un petit goûter, un journal, un nouveau jeu vidéo. Habituellement, Maurice planifiait ses visites au centre-ville en fonction de ses affaires : offrir des appareils d’occasion de restauration à l’un, se renseigner sur la vente d’un édifice commercial à l’autre ou revendre un meuble antique à un autre. Pendant tout l’été, il avait arpenté ces rues, mais ses profits ne le préoccupaient plus autant. Il avait même développé une répulsion à revoir certaines personnes en mal d’association rapide et rentable. De toute manière, Maurice appréciait de plus en plus errer de cette façon, sans but.

 « On a encore quelques heures devant nous, pourquoi ne pas passer au local de la gang? demanda avec empressement Dominic, tel un gamin. Tu m’avais dit que tu viendrais voir à quoi ça ressemble!

 – On n’a pas le temps, lui répondit sans conviction Maurice.

 – Ça fait des semaines que je n’y suis pas allé.

 – O.K., mais pas plus d’une heure », acquiesça finalement Maurice. »

 Après quelques coins de rue, Dominic lui indiqua le « Quatorze étages du maire ». On l’appelait ainsi, car sa démolition était retardée en prévision d’une voie rapide qui, elle aussi, se faisait attendre. Il y a trois ans, le maire avait répondu aux citoyens, qui se plaignaient de ce piteux décor, que la situation se réglerait sous peu, car il avait présenté personnellement le projet de l’autoroute au gouvernement. C’était devenu un sujet de railleries saisonnier. On y avait accès par un terrain vague. L’herbe en folie se mêlait aux débris de béton. Une ancienne clôture de bois à moitié renversée s’y agrippait, toute confuse. Maurice fit un pas sur le terrain.

 « Non! Pas en plein jour! fit Dominic. Le soir on y va tout droit, mais le jour on contourne le mur un peu plus loin pour pas se faire voir. »

 Son amitié pour Dominic le poussait à vouloir comprendre cette génération si différente de la sienne. Présentement, il suivait une série de cours du soir pour se mettre à jour sur la jeunesse. Ce n’étaient pas tout à fait des cours, plutôt des rencontres animées par une équipe d’intervenants auprès de jeunes du centre-ville. Il y avait toutes sortes de participants : la mère d’une fille fugueuse qui voulait avoir des «trucs» pour garder sa fille, le frère d’un toxicomane qui cherchait une manière de lui être utile, un père de famille dont le fils était suicidaire et plusieurs jeunes, qui avaient déjà vécu des périodes difficiles, complétaient le tableau. En fait, tous avaient verbalisé dès la première rencontre sur la motivation de leur présence à ces rencontres de formation-jeunesse. Devant le sérieux de la démarche de Maurice, le responsable de la formation lui avait même offert l’occasion de s’impliquer davantage dans l’organisation.

 Maurice suivait Dominic tout le long d’un mur jusqu’à un passage qui menait au fleuve. Là, ils revinrent en direction inverse en longeant la rive. Devant l’immeuble, Maurice vit plusieurs ouvertures. Déjà, quelques bruits les accueillirent. Toutes les autres fenêtres étaient barricadées. Rien ne paraissait des rues voisines; les jeunes avaient eux-mêmes calfeutré méticuleusement toutes les brèches des autres façades. Heureusement, il y avait cette devanture sur le fleuve où ils avaient découpé des ouvertures dans les grands panneaux de bois masquant les fenêtres. De ce côté, il n’y avait aucun risque de se faire repérer. Maurice se dit que ces jeunes avaient tourné le dos à la société pour vivre au rythme du fleuve. Il s’aperçut vite qu’il n’était pas en présence des «peace and love» auxquels il référait. Ces jeunes étaient différents. Des questions se mirent à trotter dans sa tête : « Que vivent-ils au juste? Proposent-ils une autre forme d’amour en réaction à une société anonyme? Une forme de vie de groupe, en réaction à cette société de surconsommation individualiste? » Maurice pressentait qu’il se trompait encore. Mais à ce stade-ci, il était simplement dérouté. Il se surprenait même de ne pas être apeuré; Dominic était vraiment ce pont qu’il empruntait pour accéder à ce nouveau monde.

 Il y avait d’autres jeunes du style d’Yves : tous aussi bariolés les uns que les autres. Leurs costumes rivalisaient d’extravagance, sans parler de leur coiffure. Dominic avait employé le terme «rocker» pour désigner sa bande afin d’éviter que Maurice refuse de l’accompagner. Il avait misé juste; Maurice avait déjà apprivoisé le phénomène «rock». Ce courant déjà assimilé par l’industrie de consommation résonnait peut-être trop fort à ses oreilles, mais pas plus inconfortablement qu’une réclame télévisée. Dernièrement, Maurice avait eu la puce à l’oreille en entrevoyant Yves, mais il n’avait décidément pas été assez rapide. Malgré son audace, s’il avait su que les amis de Dominic étaient à ce point marginaux, il ne se serait pas aventuré si loin. Il avait fait tout un bout de chemin, mais il se voyait encore bien mal préparé.

 Les jeunes avaient aménagé les quatorze étages au complet où y cohabitaient des sacs de couchage dispersés un peu partout, des chaufferettes au gaz sur le qui-vive et des constructions de toutes sortes faites à partir des matériaux sous la main. Ces jeunes auraient sûrement pu résister à un long siège.

 « Mais vous êtes en pleine guerre, dit Maurice au premier jeune rencontré, un peu pour s’introduire.

 – C’est ça le père! Mais la guerre est là-bas, puis on s’en fout, répondit-il en continuant son chemin.

 – Tout ce que l’on a ici provient des razzias que l’on fait. Rien n’est acheté… C’est une règle de la maison », fit remarquer Dominic fièrement.

 Dominic lui fit visiter le quartier général : haut lieu où l’on ne discute pas de stratégies à adopter face à l’ennemi, plutôt où l’on vit comme en réponse à ce système à nier et non à abolir. L’immense pièce du dernier étage dominait le fleuve et la ville. Elle camouflait à la fois une piste de patins à roues alignées, un coin de musique et une formidable étagère à boisson. Dans un autre coin s’entassaient divers objets : véritable butin commun. Une foule hirsute déambulait comme en pleine heure de pointe. C’était trop pour Maurice. Un seul jeune de ce genre croisé au hasard dans la rue l’indisposait déjà. Il sentait les longues aiguilles de leur chevelure le harceler dangereusement. « Et s’ils me prenaient pour un flic », s’affola-t-il à penser.

 En faisant un tour dans l’immense pièce, un jeune salua Dominic d’une tape dans la main et pointa de la tête vers Maurice en marmottant :

 « C’est Maurice?

 – Oui! », lui dit Dominic tout fier.

 Le jeune jeta un autre coup d’oeil vers Maurice :

 « Lâche pas bonhomme, tu t’en viens bien. »

 Il n’en fallut pas plus pour apaiser les craintes du quinquagénaire. Remis de ses émotions, il vit un peu plus juste la situation. Il n’y avait pas que des «Iroquois» mais, effectivement, ces derniers étaient plus apparents. D’autres jeunes simplement en jeans – comme Dominic d’ailleurs – étaient dispersés dans la salle. L’atmosphère, toujours présente de «party», se précisa. Les jeunes ne formaient pas un bloc monolithique. Certains étaient tout à fait décrochés de la réalité, d’autres, par contre, étaient en pleine capacité de leurs moyens, mais tous semblaient communier à l’atmosphère de ce haut lieu sacré.

 Maurice explorait en tâtonnant. Il s’aperçut qu’il n’y avait pas de chef. Chacun entrait et venait comme bon lui semblait. On se réjouissait lorsque quelqu’un arrivait avec des bouteilles de bière, des nouvelles cassettes de musique, un pot de beurre d’arachides, des chips, etc. Le rescapé du front lâchait son butin au milieu du cercle et, là, on le décorait de médailles. En entendant les exclamations guerrières, Maurice se dit : « Ils ont vaincu l’ennemi encore une fois. »

 À nouveau, on mit Maurice sur le droit chemin. On lui dit que les razzias n’étaient pas une offensive contre le système. Plutôt, c’était leur condition de vie présente qui expliquait la nécessité de ces produits et qu’ils ne faisaient que la satisfaire. Maurice conclut raisonnablement dans sa tête : « Ils opteraient sûrement pour un système communiste ou, du moins, pour un système socialisant. » Comme en réponse à son hypothèse, une autre réplique d’un jeune eut le dernier mot : «Dans un autre système, on serait obligés de voler notre propre liberté. » Ces bribes de ripostes verbales, ici et là, lui dévoilaient peu à peu une certaine structure mentale parmi des comportements chaotiques.

 Somme toute, l’après-midi se déroulait sans anicroche particulière : un mot à l’un, une poignée de main à leur façon – que Maurice adopta rapidement – et des conversations dignes des bistrots les plus huppés sur l’éventualité d’une prochaine crise économique, un éventuel gouvernement mondial, etc. Assurément, il fallait décoder quelquefois un langage hachuré, mais la conclusion était la même : des individus cherchaient à tirer leur épingle du jeu. Cela, au risque que leur retrait entraîne l’effondrement de l’échafaudage commun. À ce stade-ci de son aventure, Maurice ne discernait pas facilement de concepts communautaires. Il ne s’y reconnaissait pas distinctement, mais il pressentait des choses… Il se sentait marcher sur une mince couche de glace. Il en avait le frisson. Heureusement, il y avait toujours un bon mot de la part de Dominic qui le soutenait résolument.

 D’incursion en incursion, il découvrit progressivement cet autre monde. Par contre, dans cet univers quasi parallèle, il restait toujours un mystère. Il avait l’impression que ses habitudes d’homme incrustées dans le système ne voilaient pas à elles seules cet univers étrange. Non, c’était plus fondamental. Il y avait un premier élan rebelle – maintenant reconnu par Maurice, mais avec de multiples ricochets qui ne répondaient pas à ses points de repères familiers. Peut-être aux lois du hasard et de la nécessité…


CHAPITRE 12

Chaque visite se transformait en expédition risquée – pour Maurice, naturellement. Toujours ces réactions imprévisibles… Malgré tout, Maurice se hasardait de temps en temps à se rendre seul au local. Quelques visages, qui lui devenaient peu à peu familiers, l’encourageaient d’une fois à l’autre. Surtout Nathalie – qui se plaisait à l’appeler «mon gros nounous» – s’empressait toujours de l’accueillir avec un large sourire, du moins, les fois où elle était assez lucide pour se rendre compte de sa présence. Maurice ne savait d’elle qu’une suite de faits révélateurs : fruit d’une grossesse non désirée; bébé placée en foyer d’accueil pour sa propre protection; enfant déracinée de ses familles de remplacement à plusieurs reprises; adolescente échouée dans un centre de réhabilitation à cause de nombreux petits délits et, finalement, jeune adulte emprisonnée huit mois pour vente de petites drogues. Révélations faites non pas sur le ton de la confidence, mais au travers d’une série d’invectives contre ses parents inconnus, la société, le monde et Dieu. Aujourd’hui, à l’âge de vingt ans, elle était itinérante. Pour elle, le local était vraisemblablement un lieu de survie. Surtout qu’elle ne se sentait obligée envers personne pour ce présent…

 En réponse à un autre de ses grands sourires, Maurice lui lança, un peu machinalement et un peu pour ouvrir la conversation :

 « J’me sens un peu de la gang!

 – Quelle gang? Je suis là, tu es là, cela fait deux. S’il y en a d’autres qui sont là, cela fait du monde qui font toutes sortes de choses. C’est pas plus que cela. Ça veut pas dire qu’on peut pas se parler, mon gros nounous. Même que, si tu n’es pas là demain, cela va me faire quelque chose, mais parle-moi pas de gang, ça me fait chier! », lui dit-elle sans détours.

 Maurice se rendit bien compte qu’il s’épuisait à trop vouloir analyser leurs réactions, et à les répartir, selon la grille qu’il s’était faite, dans des compartiments adéquats. Il prit la résolution d’être simplement présent au milieu d’eux et de réagir spontanément. C’est comme cela qu’une bonne journée, il trébucha sur une boîte de peinture et eut l’idée de faire quelques rénovations.

 « Le verrais-tu vert ou bleu ce mur, demanda-t-il à Guy en pointant le plus grand mur sans fenêtre du local.

 – Quelle couleur y a-t-il dans ta boîte? répondit-il.

 – Du vert. Aussi, j’ai vu du bleu et un restant de rouge sur les tablettes, dit Maurice tout content de le voir s’intéresser à son projet.

 – Je le verrais vert, bleu et rouge », reprit le jeune à la manière d’un sage.

 Maurice décida de peindre le mur en bleu. D’un bleu qui était d’ailleurs son premier choix. Un bleu clair qui inspirait la pureté, la spiritualité. Par un détour astucieux, il voulait leur dire quelque chose. Il n’était pas prêt à aborder le sujet de la spiritualité de front; il avait trop peur d’être bousculé dans ce domaine. Il lui semblait que sa barque était encore trop chétive pour risquer de grands remous. C’est dans cette attitude qu’il entreprit la rénovation de leur haut lieu sacré. Il se sentait investi d’une mission particulière. À leurs murs délabrés, il opposait un espace rénové; il se mit à faire du ménage pour leur donner le goût de vivre. Il voulait leur présenter du beau, de l’ordre en plein jour pour combattre le laid, le désordre de la nuit. Dans l’ardeur de son travail missionnaire, il s’encourageait à vive voix : « C’est sûrement ça le combat de la lumière contre les ténèbres dans l’Évangile de mon enfance. » Aussi, il y mettait un rythme de travail régulier. « Un autre apprentissage à leur enseigner », se répétait-il consciencieusement.

 Ce soir, il avait prolongé son oeuvre, car il en était à la dernière retouche. L’effet qu’il envisageait pour le lendemain matin le motivait encore lorsqu’il s’égratigna le côté de la main sur un petit clou qui avait échappé à son attention. Un filet de sang glissa sur le mur et se mélangea à la peinture encore fraîche.

 « Tu n’es pas pour nous faire le coup à Jean-Guy? », réagit Nathalie en premier.

 Maurice la regarda sans comprendre et, d’un coup de chiffon, essuya le mur, mais une autre goutte de sang glissa.

 « Attends un peu! Les autres ne voudront pas manquer ça », reprit-elle de plus belle.

 Il pensa qu’elle voulait peut-être signaler d’une façon particulière – qu’il ne décodait pas encore – la peine de son travail, quoiqu’il commençait à en douter devant la précipitation de plusieurs à l’appel de Nathalie. « Si Dominic était là », pensa-t-il. En voyant son linge taché de sang, les jeunes parlaient de Jean-Guy, surnommé «Junkie», et s’esclaffaient. Il se sentait le dindon de la farce. C’était une soirée particulièrement «sautée». Un nouvel arrivage de drogue : ce fameux crack qu’ils attendaient depuis quelques semaines. Devant son insistance à leur demander des explications, Yves s’égosilla du milieu de la troupe :

 « Jean-Guy voulait faire une oeuvre totale! La peinture de sa vie, de toute sa vie. Il a pris tout un mur pour s’exécuter. »

 En réalisant un jeu de mots – qui échappait toujours à Maurice, Yves se mit à piaffer :

 « Un mur pour s’exécuter! Donner sa vie à la peinture! » Chacun répétait ces phrases et s’éclatait de plus belle.

 Exaspéré par ce brouhaha, Maurice exigea des explications. En guise de réponse, la meute le prit en charge et le transporta au fond de la salle. On dégagea une grande étagère et on dévoila un pan de mur poussiéreux. Le silence se fit. Maurice discerna des ombres. À l’aide de son linge, il découvrit un pont cristallin reliant deux planètes. Il continua d’essuyer la fresque avec révérence. « Je veux respecter la confiance qu’ils me témoignent en me dévoilant un de leurs secrets », se disait-il. Les images s’identifiaient assez bien séparément, mais le tout le laissait perplexe. De plus, il y avait de grandes taches d’un brun sombre et sale. Leur matière galeuse lui confirma qu’elles n’étaient pas de la même substance que le reste de l’oeuvre. Il hésita, et, foudroyé, il comprit le jeu de mot effroyable. Nathalie ne lui laissa plus aucun doute :

 «C’est du sang! Le sang de Junkie. Il s’est coupé les veines pour faire une oeuvre unique; il s’est exécuté! », reprit-elle dans un manège emporté par les autres.

 Maurice courut rapidement vers la sortie, poussé par la nausée. Il s’essuya les mains anxieusement comme s’il avait tenu l’arme du crime. Affolé, il descendit les interminables escaliers. Dans sa course, il glissa sur le premier palier et perdit l’équilibre. Une seconde fois, au milieu de l’escalier, il évita la catastrophe en s’agrippant tant bien que mal à une vieille rampe désarticulée. À bout de souffle, il escalada le mur extérieur. Trébuchant à nouveau parmi les hautes herbes, il se retrouva dans une ruelle. En tournant le coin, il aboutit devant une église. Il y entra précipitamment pour s’y réfugier. Il s’adossa à une des immenses colonnes pour reprendre son souffle et se retrouva face à face avec un tableau de la Passion qui le figea sur place. Il se laissa glisser sur le sol.

 Ce moment précis fut la transfiguration de sa vie. Là, il rencontra une présence familière. Cette source d’amour, qui l’avait éclaboussé ces derniers temps, jaillissait maintenant comme un torrent du plus profond de son être. Tout ce qu’il venait de vivre prenait un sens ici même, à l’instant : la crucifixion du Christ devenait la sienne; il venait de mourir à sa propre oeuvre de salut pour «ses» jeunes. Même, il avait dû abandonner ses propres projets d’amour pour se laisser envahir par un véritable amour.

 Encore tout envahi par ses émotions, Maurice n’entendit pas que quelqu’un s’approchait. Il sentit seulement un corps s’asseoir à ses côtés. Il ne voulait pas lever les yeux, mais il s’agrippa à cette main qui frôla la sienne. Il ne voulait rien expliquer; l’individu respecta son silence… Maurice était suspendu dans le temps; l’autre ne broncha pas. « Merci… », fut le premier mot prononcé, tout en douceur, par le compagnon de Maurice. En levant la tête, il reconnut le curé de cette paroisse.

 « Pourquoi? interrogea Maurice sur le sens du remerciement.

 – Parfois, la solitude me pèse; votre présence est un cadeau. On peut prendre un café au presbytère, si vous avez le temps…», invita simplement le religieux.

 Le curé était de cinq ans l’aîné de Maurice. Ils passèrent une bonne partie de la nuit à se raconter mutuellement. Maurice ne savait plus tout à fait qui se confiait à qui. Celui-ci faisait le bilan de sa vie comme si Maurice avait été un ami de longue date ou, même, son directeur de conscience.  « J’ai demandé de faire mon dernier mandat dans ce quartier difficile, car c’est celui qui m’a accueilli il y a une trentaine d’années. On ne me l’a pas refusé, car le reste des paroissiens encore fidèles sont aussi âgés que moi, dit le brave homme en arrêtant la pendule. C’est comme cette vieille horloge, je voudrais l’arrêter complètement mais il y a toujours quelqu’un pour la repartir à nouveau. Quand c’est pas soeur Monique, c’est madame Grenier. Elle, je lui pardonne, elle fait le meilleur sucre à la crème », dit-il avec un sourire en coin.

 Dans cette immense église avec son presbytère imposant, la réalité de la fin prochaine se mesurait aisément. « Des offres sont déjà déposées, poursuivit le vieil homme. Vous pensez! La valeur du terrain justifie amplement un bon prix. Après, on va s’empresser de tout démolir pour faire place à des édifices à bureaux, si près du centre-ville. On récolte peut-être ce que l’on a semé… Dans les belles années de l’Église, on a certes contribué à l’avancement de la société, mais on en profitait amplement. C’est facile de faire un voeu de pauvreté quand la communauté est riche; c’est facile de ne pas désirer monter dans l’échelle sociale quand on a le pouvoir… », confia ce dernier.  Maurice était bouleversé par le ton de confidence du bon vieux curé. Jamais un religieux ne lui avait parlé si intimement. Comme laïc, on lui avait appris à vivre passivement une spiritualité monopolisée par ces hommes. Il ne voyait pas comment il pourrait leur être utile, à eux, et encore moins à l’Église. Ce fut donc une révélation pour lui lorsque, à la suite des propos du curé et après un long silence, il s’entendit dire cérémonieusement : « Je vous pardonne. »


CHAPITRE 13

Maurice se sentait incapable de retourner au local. Il n’entrevoyait pas une coupure définitive entre lui et ces jeunes, plutôt un temps de recul. Pendant ces deux mois, il avait beaucoup réfléchi à la situation. De plus, il s’était lié d’amitié avec le vieux curé. Maurice, retrouvant son esprit d’entrepreneur, lui avait proposé un projet par lequel il envisageait un nouveau départ commun.

 Ce soir-là, il attendait Dominic. À maintes reprises, il avait dû se justifier de l’importance, pour lui, de se retirer pour un certain temps. Au début, Dominic s’était senti rejeté, mais comme Maurice lui avait écrit chaque semaine de son ermitage, il avait fini par comprendre, du moins accepter le choix de son ami. Dominic avait été tellement déçu par les multiples rendez-vous manqués de son propre père qu’un sentiment d’abandon se collait à lui. Combien ces mauvaises expériences lui avaient fait poser des obstacles à l’amitié de Maurice! Combien le premier aveu fut difficile! Il avait eu peur d’être mis de côté à nouveau. Investir dans une telle relation lui semblait risqué. C’est comme si le coeur s’atrophiait graduellement à chaque déception et qu’il en venait à ne plus supporter un sentiment chaleureux.

 Dominic ouvrit brutalement la porte en arrivant. Maurice se leva de son coin de musique et s’empressa vers lui. Dominic eut un léger mouvement de recul.

 « Monsieur ne veut voir personne pendant deux mois mais, dans une lettre, il claque des doigts pour me voir apparaître. Puis en arrivant, une pancarte « maison à vendre » comme mot de bienvenue! On est peut-être trop écoeurants pour toi. Si on allait à ta messe bidon, ça serait peut-être différent? Hein! Tu es pareil comme les autres; t’as peur de nous, de ce que l’on pourrait dévoiler sur ton monde, se défoula Dominic d’un souffle haletant.

 – Wo! Wo! Laisse une chance au condamné, dit Maurice pour calmer Dominic tout en le prenant par le bras, car celui-ci s’apprêtait à repartir. Premièrement, ces deux mois, ils te sont tous racontés dans mes lettres. Pour ce qui est de vendre la maison, c’est pas pour me sauver mais pour me rapprocher de vous autres… Ça, je tenais à te le dire en personne… pour qu’on en parle. J’ai besoin d’un complice », dit-il en bousculant amicalement les jeunes épaules et en entraînant Dominic vers l’automobile.

 Dominic ne savait quoi penser et Maurice ne chercha pas à couper le silence. Ce silence qui, pour lui, n’était plus menaçant; ce silence qu’il avait apprivoisé. Ce silence où il se découvrait et où l’autre ne se laissait plus cacher par un voile de paroles.

 Dominic s’orientait vite dans son quartier favori.

 « Mais on se dirige vers le local, dit Dominic n’y tenant plus.

 – Juste un peu avant! Tiens, voilà le presbytère du curé Wilfrid, précisa-t-il.

 – Eh! Fiche-moi la paix avec tes reliques! dit-il dédaigneusement.

 – Enlève tes oeillères! On vient juste visiter. Si le curé embarque, on va pouvoir occuper une vingtaine de pièces. Un trois pièces sera facile à isoler pour Wilfrid; je m’occupe des rénovations et de l’entretien avec un bail à notre arrangement. Mais, je n’embarque pas si cela n’intéresse pas personne de la gang. C’est bien évident qu’on vivra pas au même rythme qu’au local, mais je pense qu’il y en a quelques-uns qui n’attendent qu’une occasion pour vivre autre chose. »

 Le curé leur ouvrit la porte au même moment.

 « Tiens, tu amènes un premier jeune pour me convaincre, dit-il paternellement.

 – Je suis juste de passage », précisa Dominic un peu agressif.

 En faisant le tour, Dominic s’attarda dans une pièce à débarras. Wilfrid en profita pour glisser un mot à Maurice.

 « J’ai reçu quelques appels, confia-t-il nerveusement.

 – Quel genre? s’enquit Maurice.

 – Bien!… De bons paroissiens. Pour être honnête, je leur en ai parlé un dimanche. On pense que je me suis fait monter la tête. Il faudrait peut-être ne pas bousculer… Par contre, à l’archevêché, j’ai de bons appuis. Surtout que, financièrement, c’est cela ou la démolition. Si on démarre, est-ce que l’on peut ne pas remplir trop vite la maison? se risqua finalement, un peu désemparé, le curé.

 – Ceal fait dix ans que tout le monde attend ici. Le plafond va s’écrouler puis vous allez prier pour qu’il ne pleuve pas, je suppose? lança vigoureusement Maurice. Vous m’avez dit de suivre mon appel. On continue ou on arrête tout, reprit-il.

 – Non! Non! Je suis certain que c’est le bon chemin, mais ça fait beaucoup de changement en même temps… On continue. La grâce devrait suivre », reprit le curé.

 Dominic les rejoignit bientôt.

 « Puis le jeune! Cela te dit quelque chose? demanda le curé.

 – Ouais!… Il va falloir débusquer quelques coquerelles mais, à part ça, cela a de l’allure », répondit Dominic d’un ton espiègle.

 Le curé en rougit un peu, mais il se dit qu’il en verrait bien d’autres et il serra chaleureusement la main de Dominic.

 « On embarque, moussaillon! dit Maurice en souriant.

 – Peut-être, mon capitaine, répondit Dominic pour signifier qu’il avait besoin, lui aussi, de temps pour réfléchir à la question.

 – Pas capitaine mais cuistot! Je vais faire la popote… »


CHAPITRE 14

Dès les premiers mois, Maurice dut affronter une situation qui remettait à jour le sérieux de son engagement. Nathalie avait embarqué dans le projet à sa manière. Pour elle, c’était un endroit de plus pour survivre. Surtout que le bruit courait que le local était surveillé par la police. N’empêche que dans ces rencontres décousues, elle se laissait toucher par de petites bouffées de tendresse…

 Wilfrid s’était découvert une popularité de conteur d’histoires. Ses bouffonneries faisaient rire immanquablement Nathalie. Fréquemment, elle lui demandait de raconter l’histoire de la bataille des lampions qu’elle avait déjà entendue plusieurs fois. Wilfrid avait conté cette histoire où soeur Françoise, chargée de réduire les coûts d’entretien de l’église pendant la guerre, éteignait, un peu trop rapidement au goût des paroissiens, les lampions qui ne s’allumaient pas toujours au même rythme des pièces de monnaies, au dire de cette soeur comptable. Les dimanches, pour lui tenir tête, madame Gervais s’empressait de rallumer obstinément son lampion sans mettre un sous. Elle disait que son lampion devait brûler jusqu’au bout avant d’en payer un autre. Wilfrid décrivait avec force et détails cette scène répétitive où chacun en venait à parier sur l’issue de la victoire. Finalement, après une célébration, la petite fille de cette dame – probablement exaspérée par sa mère qui se donnait en spectacle – alla éteindre le lampion en question tout en allumant tous les autres disponibles. La soeur feignit de ne rien voir, toute plongée qu’elle était dans ses prières; madame Gervais, de son côté, s’arrêta net dans son élan pour gronder sa fille, car plusieurs paroissiens félicitaient la petite sur son passage.

 Maurice avait plus d’une fois sorti Nathalie du pétrin. Comme cette fois où il l’avait appuyée pour qu’elle bénéficie d’une libération conditionnelle! Comme cette fois où il l’avait ramassée sur un banc de parc à moitié gelée par la drogue et l’autre moitié par le froid! Dominic et Sophie – la travailleuse sociale – faisaient aussi partie de l’équipe tout accueillante pour elle. Nathalie devenait ainsi un peu la protégée de tous et chacun.

 Malgré tout, rien n’y fit. Dans cette même maison qui lui ouvrait les bras, elle s’ouvrit les veines pour leur crier en pleine face qu’elle ne valait pas la peine d’être aimée. Ce soir-là, Maurice était seul au deuxième étage. Il allait simplement chercher son shampoing que quelqu’un lui avait emprunté lorsqu’il la vit : les deux poignets au-dessus du lavabo, les veines fraîchement coupées. Sans expérience dans ce genre de crise, il figea un instant… Son amour pour Nathalie éclata d’un seul souffle : « Si tu veux mourir, c’est ton affaire, mais moi je t’aime puis je reste à côté si tu veux de l’aide! »

 Tout en sueurs, il referma la porte et cria intérieurement. Il savait qu’il ne tiendrait pas plus de deux minutes et il se persuadait d’avoir le temps de la sauver malgré elle. « Ai-je mal jugé de la situation ? A-t-elle trop perdu de sang ? Si elle se mutilait davantage? », pensait-il tout à la fois. Puis, Nathalie cria à en perdre la tête. Deux garrots vite faits, l’ambulance appelée, Maurice serrait Nathalie précieusement dans ses bras… Nathalie pleurait, la tête au creux de l’épaule de son protecteur. L’éternité passa comme un frisson devant le foyer. Les braises ardentes se consumaient délicatement. Nathalie acceptait l’amour d’un père douloureusement absent; elle recevait l’aide d’un prochain si souvent indifférent. Nathalie l’agressive, la révoltée, se révélait de porcelaine, délicate à l’extrême. Maurice, lui, se laissait bercer dans ce moment intense… L’amour le submergeait tout autant qu’une vague apaisante.

 Nathalie vint demeurer dans le vieux presbytère. De simples relations humaines restaurées avec leurs lots de joies et de pardons lui furent autant de baumes sur ses blessures. Nathalie retrouvait goût à la vie; elle était ressuscitée.


CHAPITRE 15

Le presbytère s’animait au rythme de la petite communauté depuis bientôt une année. Le petit groupe en était déjà à son premier bilan. Heureusement, Maurice avait pris la précaution de demander à Sophie d’encadrer leur rencontre hebdomadaire, dite de «cuisine». Comme intervenante dans un centre de jeunes, elle était la personne toute désignée. De fait, quelques rencontres régulières s’étaient vite révélées essentielles pour nourrir la vie de la communauté. Dans la tradition naissante de la maison, la rencontre de cuisine était obligatoire pour tous les membres. On y planifiait toutes les tâches communautaires. Aussi, c’était le temps pour faire un retour sur le vécu de la semaine. Il n’y avait, en fait, qu’une autre rencontre régulière et celle-là n’était pas obligatoire : celle du mercredi soir. À cette occasion Maurice, Wilfrid ou une personne invitée préparait un petit moment de réflexion. Maurice envisageait pour bientôt qu’un jeune puisse animer l’une de ces rencontres. Naturellement, il avait plus d’une fois projeté Dominic dans ce rôle, mais il dut vite s’ajuster à une autre réalité. En effet, Dominic se sentait de moins en moins à l’aise d’être le «protégé» de Maurice. Bien sûr, il appréciait toute l’attention de Maurice à son égard; c’est bien pourquoi il eut tant de peine à rectifier les vues de Maurice sur sa propre vie. Peut-être qu’un jour, il embarquerait plus à fond dans ce style de vie communautaire mais, après cette année d’expérience, il voulait vivre autrement, avait-il dit à Maurice. Aujourd’hui, il se voyait mûr pour vivre ses propres projets; Dominic voulait partager un appartement avec deux autres gars. Ayant manifesté son désir à Maurice, il avait aussi ajouté son intention de donner un petit coup de main de temps à autre. Maurice avait finalement abdiqué avec joie lorsque Dominic l’avait rassuré à sa manière : « Ça sera le fun de se voir sous un autre angle aux rencontres du mercredi. »

 Au cours de cette première année, les énergies du groupe s’étaient concentrées sur les tâches inhérentes au début du projet. Il avait fallu créer un réseau de soutien avec les différents organismes d’aide aux jeunes, rassurer quelques bonnes gens du quartier aux prises avec le syndrome bien connu des intervenants sociaux «Oui, mais pas dans ma cour», former les bénévoles de l’équipe d’accueil pour mieux intervenir en situation de crise et, la plus difficile des tâches, accepter ses limites de groupe en respectant ses propres capacités et disponibilités d’accueil. Dans ce sens, quelques entretiens du mercredi avaient tenté de délimiter ces espaces de l’amour de soi et de l’amour des autres qui sont si souvent opposés, mais en réalité si intimement liés.

 Maurice, pour sa part, avait eu rapidement à prendre ses distances par rapport à ses propres désirs altruistes pour ne pas sombrer dans l’épuisement physique et mental. La réflexion d’un invité des rencontres de ressourcement lui fut salutaire : « On peut fuir l’amour, nuire à l’amour, en voulant donner de l’amour. » Ce dernier avait identifié l’effet enivrant que peuvent procurer de multiples activités au nom de l’amour, mais qui masquent finalement une incapacité à aimer ou simplement un oubli d’aimer la personne devant soi. Maurice avait vécu cette remise en question avec le projet de faire de sa ferme un prolongement de la maison d’accueil. En effet, les expéditions à sa ferme s’étaient succédées au rythme des saisons : pique-nique, marche automnale, glissade et journée à la cabane à sucre. Et, justement à la période des sucres, lorsque plusieurs jeunes avaient été hébergés temporairement chez son employé pour donner un coup de main, Maurice avait reçu une demande de la part d’un jeune : « Est-ce qu’on pourrait demeurer sur la ferme en complétant l’accueil de la maison en ville? » Sur le coup, Maurice avait balbutié que son employé habitait déjà la maison et, comme pour se convaincre lui-même, que l’équipe n’était pas prête à prendre une telle responsabilité. Finalement, il avait avoué du même souffle qu’il n’était pas prêt à une telle éventualité.

 Le soir même, tout s’était bousculé dans sa tête. Était-il encore trop attaché aux biens pour accepter cette nouvelle aventure? Avait-il peur de perdre ce lieu privilégié de ressourcement personnel? Ce sentiment d’inconfort l’avait habité toute la semaine et s’était accentué au retour à la ville des apprentis sucriers. Naturellement, plusieurs venaient de se découvrir une vocation agricole et, s’il n’en tenait qu’à eux, l’ancien presbytère déménagerait au complet à la campagne. Tous les arguments y passèrent : l’éloignement des amis douteux, la difficulté d’approvisionnement en drogue pour les plus faibles, le travail manuel plus accessible pour plusieurs sans expérience, le retour à un rythme de vie plus près de la nature, etc. Maurice était loin d’être indifférent à toutes ces démonstrations, car il avait lui-même soupçonné les bienfaits d’un tel projet. Par contre, son dernier mot, toujours prononcé avec hésitation, revenait humblement : « Je ne suis pas prêt ». Probablement que Sophie avait senti tout son inconfort lorsqu’elle avait demandé aux jeunes de respecter la décision de Maurice jusqu’à ce qu’il ramène lui-même le sujet sur la table. Ce commentaire était de circonstance et en a fait rire plus d’un, car ils étaient justement en réunion de cuisine… Dans le groupe, le rire servait souvent de régulateur de tension. Il était ce fidèle compagnon de l’amitié lorsqu’on voulait changer de discussion pour ne pas offusquer l’autre.

 Maurice avait finalement trouvé sa réponse en conversant tout bonnement avec Marie. Elle avait contesté que Maurice en fasse tout un plat : « Vois-tu! Moi, de mon bord, mon Dominic et les jeunes de la maison m’apprennent à m’écouter un peu moins pour mieux les entendre. Toi, il va falloir que tu apprennes à t’écouter un peu plus, avait-elle dit sur un ton assuré. Est-ce que tu te rends compte que cela n’a pas de sens d’entretenir de la culpabilité après le cheminement que tu as fait? Quand tu réussiras à t’aimer jusque dans tes hésitations d’amour, tu trouveras bien ce que tu dois faire avec ta ferme. »

 Maurice avait savouré cette réponse comme si sa tête, qui se maintenait difficilement à flots lorsqu’il pensait à sa ferme et aux besoins des jeunes, se voyait maintenant transportée sur un grand voilier par les paroles de Marie. La réponse intérieure de Maurice, incertaine et toute craintive, prononcée par une autre personne, affirmée dans l’amour, devenait force de vie. Ces paroles de vie partagées dans l’amour ne deviennent-elles pas parfois Parole de Dieu?

 Yves arriva à l’improviste. Comme à son habitude, il voulait seulement un lit pour la nuit, mais il décida finalement d’endurer leur rencontre. Il fut très surpris de l’attitude de ses amis lorsque, dans un moment de recueillement, quelqu’un échappa un «gaz» retentissant. Tous s’étaient esclaffés de rire, puis la prière avait repris son cours simplement. Il n’avait pas affaire à des «saints» constipés. Pour lui, ce fut toute une découverte. Aussi, dans la soirée, l’animateur demanda que les participants se saluent d’une manière particulière. Il suggéra de souhaiter à l’autre tout ce que les gens désirent profondément pour eux-mêmes, mais sans dire un mot. Que le regard, que la tendresse remplacent les mots. Le début de la soirée avait amadoué particulièrement Yves; ce déroulement inattendu le bouleversa. Wilfrid lui prit solidement les mains de ses deux mains rugueuses et le regarda tendrement. Yves, ne pouvant fuir ce regard, se sentit aimé simplement pour ce qu’il était, gratuitement. Ne pouvant esquiver ses émotions, il prétexta un besoin pressant. Il hésita sur le palier de la porte d’entrée lorsque la mère de Dominic arriva :  « Salut, Yves! », lança-t-elle en enlevant son manteau.

 Elle l’entraîna quasiment dans son sillage et chacun s’empressa de glisser un bonjour.

 « Quelle journée! La transaction fut plus longue que prévue. Je ne refuse pas souvent une invitation, mais on me prend quand j’arrive… Je m’excuse quand même un petit peu, dit-elle avec un sourire taquin.

 -Tu arrives juste à temps pour offrir le pain et le vin… Tu nous fais l’honneur! », invita Maurice.

 Marie dit une prière de remerciement et distribua les offrandes. La collation et les tisanes qui suivirent se chargèrent d’introduire les chaleureuses conversations.


CHAPITRE 16

Avec son expérience, le groupe d’accueil pouvait mieux planifier ses ressources en fonction des besoins des jeunes. À la veille d’un deuxième été, on avait identifié que le besoin d’hébergement se faisait moins pressant pendant la belle saison. Ces derniers jours, plusieurs demandes leur furent faites par des jeunes voyageurs qui désiraient faire simplement une halte dans ce quartier historique. Jean-Pierre, qui était le responsable d’équipe le mois précédent, avait accepté à quelques reprises d’accueillir ces jeunes touristes, mais en leur précisant qu’ils pourraient se faire déranger et même déplacer dans la nuit si un jeune arrivait en situation d’urgence. Tous avaient félicité Jean-Pierre pour son ouverture tout en respectant les objectifs de la maison.

 « Je me demande maintenant si on ne devrait pas faire plus de place pour ceux qui voyagent. De toute façon, l’été passé, plus de la moitié des lits n’étaient pas occupés, se risqua-t-il après tant d’encouragements.

 – Oui, puis ça serait différent de faire ce genre d’hébergement. C’est moins compliqué… Ça donnerait un break au groupe! Ça fait juste un mois que je suis ici, mais je vous trouve un peu fatigués. Vous auriez pas un chalet ou une maison en campagne pour relaxer? », suggéra Céline, la nouvelle venue.

Céline ne savait pas que Maurice possédait une ferme. La dernière excursion remontait à la période des sucres. Depuis, le rythme trépidant n’avait pas laissé, effectivement, beaucoup de place à la détente. Ainsi, Céline ramenait à la surface un sujet délicat. Maurice ne se formalisa pas outre-mesure de ce rappel indirect de sa ferme. Au contraire, même s’il eut de la difficulté à reprendre la parole, il s’y attendait. « C’est que… c’est vrai que nous avons eu une année bien remplie. On pourrait prévoir un pique-nique pour fêter notre première année d’existence», dit Maurice en brisant le silence un peu inconfortable.

 Les jours suivants, les paroles de Céline résonnèrent dans la tête de Maurice. Même s’il avait déjà entrevu de se questionner à nouveau sur la pertinence du projet de sa ferme comme prolongement de la maison d’accueil, il n’avait pas envisagé un si court laps de temps. Par contre, cette fois-ci, le sujet ne l’incommodait pas vraiment, mais le laissait perplexe. Il se voyait imaginer toutes sortes de formes d’associations entre ces deux lieux et, maintenant, cela lui souriait étrangement. Qu’était-il advenu de ses craintes? Pourquoi se sentait-il maintenant serein en pensant à un camping d’été, à un grand jardin et même à des rénovations à la maison de campagne pour accommoder plus de personnes? Il ne le savait pas. Par expérience et par précaution devant ses nouveaux élans, il prit rendez-vous avec Marie, Sophie et Wilfrid pour faire le tour de la question.

 « Voyez-vous, c’est comme si je venais d’avoir un signe de la plus petite d’entre nous. Céline vient juste d’arriver, mais je sens qu’elle me donne le départ pour une autre étape. Aussi, cela s’y prête particulièrement bien… Mon employé m’avait déjà avisé qu’il déménagerait, car il a acheté une ferme avec son frère. Ma première intention était d’engager une nouvelle personne et de louer la maison, mais maintenant j’ai le goût de faire le grand saut, confia Maurice à ses amis après plusieurs palabres.

 – Qui est la promise? enchaîna Marie pour faire un jeu de mots.

 – J’ai pas le temps pour les affaires de coeur, mais il y aura sûrement une autre Céline pour me mettre la puce à l’oreille quand cela sera le temps.

 – Ou des papillons dans l’estomac, s’esclaffait déjà Wilfrid en entraînant les autres à sa suite.

 – Chaque chose en son temps, reprit Maurice, en se contenant lui-même difficilement, pour revenir au sujet de la rencontre.

 – Pour ma part, dit Sophie, j’ai en tête les autres jeunes du quartier qui pourraient bénéficier d’activités à la ferme.

 – Ce qui est clair pour moi, c’est que je fournis la place, mais c’est pas moi qui organise le projet; je me garde du temps pour les jeunes en ville », précisa Maurice.

 Marie sortit son agenda et prit position.

 « En ce qui me concerne, j’aurai du temps à investir là-dessus. Je suis toujours à l’aise au vieux presbytère, mais je vois mal comment m’impliquer davantage. Par contre, la ferme me semble un beau défi à relever. À cinq ou six, on pourrait coordonner le tout, il me semble.

 – J’ai l’impression que Jean-Pierre, Louise et Lyne, qui ont été responsables d’équipe pendant l’année, sont mûrs pour prendre un peu plus de place, confirma Sophie.

 – C’est décidé! On annonce le projet durant notre fête. Le pique-nique est déjà prévu pour la semaine prochaine. Ceal va faire un beau cadeau d’anniversaire, conclut Maurice tout enthousiaste.

 – En parlant de cadeau, je propose d’en dévoiler un lors du pique-nique pour annoncer la nouvelle. On pourrait y mettre une photo, une ferme miniature ou quelque chose pour intriguer, ajouta Sophie.

 – Le cadeau, ça va être la maison au complet! Je vais mettre un immense ruban sur les murs extérieurs et devant la porte d’entrée, dit Maurice excité comme un enfant. Et c’est Céline qui coupera le ruban lorsque nous annoncerons le projet », ajouta-t-il solennellement.

Fin

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